Cézanne et moi : de la difficulté d’enfanter un regard moderne

Pris séparément, Cézanne et Zola sont déjà imposants. Étudier leur relationnel tient donc forcément du titanesque … c’est oublier pourtant que cette amitié fut profondément humaine jusque dans son lent délitement … et cela, Danièle Thompson l’a très bien cerné en tournant Cézanne et moi.

Le film raconte donc cette histoire d’amour, car c’est d’amour qu’il s’agit, entre deux vrais camarades qui s’adorent et se détestent comme des jumeaux intellectuels, entre deux monstres artistiques dépassés par leur génie, qui chacun se nourrit de l’autre. Dévoratrice, leur relation sera chaotique mais toujours sincère même dans les désaccords et ils furent nombreux : le peintre et l’auteur n’embrassaient pas la modernité du même regard.

Ils vont pourtant révolutionner l’art, enfanter chacun à sa manière le XXeme siècle, métamorphoser la manière d’envisager le réel, l’un annonçant le fauvisme et Picasso, l’autre plantant la graine du cinéma dans le terreau de l’écriture naturaliste. Forcément, attachés qu’ils étaient à leurs perceptions esthétiques, ils ne pouvaient que s’éloigner … pour se retrouver … et s’éloigner encore, au fil des joies et des chagrins de la vie, s’engueulant, s’écharpant, se soutenant …

Danièle Thompson s’empare de cette histoire pour la dérouler sur le fil du temps, depuis les années de bohème jusqu’au soir de l’existence, avec des mots simples et crus qui dénotent la difficulté de vivre, de créer, d’échanger … Pour incarner ses deux héros, elle choisit Guillaume Galienne, incroyable de dureté et d’émotion dans le rôle de Cézanne, Guillaume Canet tout en nuance et en puissance mesurée dans celui de Zola. Et ce duo impressionne par sa juste dissonance.

Décors, costumes, paysages et lumières contribuent à animer cette fresque qui relate, via cette tumultueuse amitié, la naissance chaotique de la modernité industrielle et technologique, la manière dont le progrès scientifique transforme les perceptions, secoue la conscience des créatifs avides d’ engendrer une nouvelle manière de représenter le monde, à l’aune de ce cheminement dont seuls ils anticipent les retombées.

Le succès de Zola le tuera, Cézanne, resté dans l’ombre des artistes incompris, ne connaîtra la quiétude et la gloire qu’avec la mort. Pour opérer la césure entre ces deux destins, L’Oeuvre sert de miroir et creuse le gouffre qui engloutira leur amitié. Restent leurs enfants de peinture et d’encre, que nous redécouvrons ici à chaque scène, avec un réel plaisir teinté des affres de leurs angoisses et de leurs convictions.

Et plus si affinités

http://www.pathefilms.com/film/cezanneetmoi

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