Blue Ruin : la solitude silencieuse des victimes et des assassins

Comme Oreste et Hamlet avant lui, Dwight Evans est un vengeur, aussi motivé et malhabile que ses illustres modèles. Aussi humain et fragile également. Avec Blue Ruin, Jeremy Saulnier va nous conter durant 90 minutes d’images superbes et brutales cette incohérence ravageuse, têtue et vacillante à la fois, qui balaye sur son passage les coupables directs ou indirects, ceux qui furent liés à l’objet de l’ire justicière.

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Règlement de comptes familial ou désir de justice sauvage ? 10 ans, Dwight a attendu, traumatisé, incapable de faire son deuil, sacrifiant sa propre existence, se mettant en retrait des vivants, s’excluant volontairement, réfugié dans le vagabondage et l’errance, au volant de la vieille bagnole familiale qui porte encore les traces du crime initial, corrodant la carcasse bleuie de la carrosserie.

Le bleu : partout présent comme un fil conducteur, dans les éclairages, les vêtements, les objets, les décors, il évoque ici la dépression,  le « blues », l’ombre, la nuit, le chagrin, la mer où le héros se plonge avant d’entamer son œuvre. « Un homme qui a tout perdu est un homme qui n’a peur de rien ». Sauf que Dwight a peur. Il  peur et il a mal. Animé d’un reste de conscience, de principes, il tente encore de discerner le bien du mal, d’épargner ce qui peut, ce qui doit l’être. Trier le bon grain de l’ivraie ?

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Nous sommes en Amérique, l’Amérique profonde, assez similaire à celle de Nebraska, deux crans en dessous. Ici le flingue est roi et la famille Cleland, à l’origine de cette malédiction digne des Atrides, n’en manque guère et n’hésite surtout pas à s’en servir. Les additions se règlent en vase clos, de fait les flics sont absents du film ou presque, comme si la seule loi acceptable et respectée ne pouvait être que celle du plus fort. Autant vous dire qu’on ne peut rien bâtir de sain sur pareil précepte et le film de nous le rappeler magistralement, à l’aide d’effets spéciaux particulièrement réussis dans leur réalisme et leur crudité brutale.

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Sauvagerie humaine inscrite dans la sauvagerie de la nature, nous quittons la mer pour pénétrer les terres et les forêts, passer de la pêche à la chasse, tandis que Dwight apprend le goût des armes. Et se transforme. Un tour de force que l’interprétation de ce personnage touchant et ambigu dont on ne sait jamais s’il est perdu complètement ou animé d’une détermination farouche : à ce titre il convient de souligner et de saluer le jeu de Macon Blair, qui apporte au héros toute une gamme d’émotions contradictoires, véhiculées par les gestes, les attitudes, les regards.

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Car dans ce film on parle peu, les dialogues sont rares, simplistes, dévorés d’émotions qui en cannibalisent le message pour rester sur l’immédiateté de la rancœur et de la frustration. Au bout du compte Blue Ruin relate le parcours de solitudes silencieuses, celles des victimes et celle des assassins.

Et plus si affinités

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