Bellissima de Visconti : le chef d’œuvre de Visconti est toujours d’actualité

Rome dans les années 50 : une infirmière décide d’inscrire sa petite fille à un casting de Cinecitta ; prête à tout ou presque pour que son enfant soit engagée et devienne une star, elle sacrifie les économies du ménage, met son couple en péril, l’avenir de sa petite en danger. Un pitch simpliste, pour ne pas dire caricatural … mais Visconti fait de Bellissima, outre un magnifique portrait de femme et une analyse pertinente du besoin de reconnaissance, une critique sociale amère qui étonne par son actualité.

Les contradictions d’une mère

La cheville ouvrière de cette histoire, c’est bien évidemment cette mère, aussi énergique que contradictoire, qui, en voulant le bien de son enfant, la maltraite sans même s’en rendre compte. Lumineuse, emportée, Anna Magnani campe ce personnage populaire fascinant, passionné à la limite de la folie, qui transpose sur sa gamine ses propres rêves d’évasion, de réussite sociale, son besoin d’échapper au quotidien. Quitte à déraper gravement … puis se reprendre en un éclair de lucidité terrible, quand enfin elle visionne les rushes de l’essai … et entend les réactions des producteurs se moquant de sa petite en pleurs.

Les dessous du cinéma

L’illusion vole en éclat, et la mère louve réapparaît qui protège brutalement son enfant car elle a soudain compris la logique dévoratrice de cet univers où on prend les gens pour mieux les exploiter puis les jeter. Les révélations de la petite projectionniste constituent un premier pas vers la prise de conscience … et une explication particulièrement dynamique où Maddalena règle leurs comptes au metteur en scène et aux professionnels qui ont osé se moquer de sa rejetonne. Comme pour souligner l’authenticité de cette mécanique, Visconti fait tourner Blasetti le célèbre metteur en scène, et opère dans les studios même de Cinecitta, dont on aperçoit l’entrée prestigieuse dans une des dernières séquences. Soudain la magie du 7eme art perd de son lustre.

Une société ultra-fracturée

C’est un des objectifs du film, que de mettre en évidence cette poudre aux yeux et ses effets sur une société ultra fracturée, où les classes sociales s’affrontent. Le divertissement peut vite devenir obsession. Parmi les candidates, beaucoup d’enfants de la bourgeoisie, qui ont bénéficié de cours de danse, peuvent payer un photographe, ont de beaux vêtements, disposent de pistons. Issue d’un milieu modeste où chaque lire compte, la petite Maria n’a aucun de ces atouts. Sa mère va dilapider ses économies pour constituer ce tremplin, quitte à faire n’importe quoi. Se faire avoir par un escroc, forcer la petite à prendre des leçons de danse, lui faire décolorer les cheveux, lui faire rater l’école, la stresser, l’épuiser …

L’art prend du temps

Le tout en ignorant une règle absolue de l’art : le travail. Ce que la professeur de danse lui rappellera clairement et avec une touche de mépris : l’art, qu’il s’agisse de danse, de théâtre, de cinéma, d’écriture, de peinture … ça s’apprend. Et cela prend du temps. De la concentration. De l’investissement personnel. De la volonté. Or si la mère est complètement impliquée, la petite, elle, n’en a rien à faire. Ce qu’elle veut, c’est retourner à l’école. Manger une glace avec son père. Jouer dans le jardin. Le bon sens inné des enfants ? C’est par l’instruction, la culture qu’on se construit progressivement et Visconti le rappelle ici avec subtilité. Son film commence par l’enregistrement d’une session de L’Élixir d’amour de Donizetti, rappelant, outre son attachement à l’opéra, le besoin de diffuser la culture à un niveau populaire, et non du divertissement kleenex.

Bellissima 2.0

Et l’on reste bouche bée devant l’actualité du propos. Tandis que le marketing prend d’assaut nos enfants, où les youtubeurs mineurs pullulent, dans la plupart des cas exploités par des parents en mal de reconnaissance, Bellissima sonne comme un avertissement face à un dérapage somme toute humain : les sirènes de la célébrité par enfant interposé, le mal-être compensé par une pseudo-visibilité, un besoin d’être vu, entendu, célébré, aimé … qu’aurait fait Maddalena à l’heure de la toute puissance des social media ? Qu’aurait-elle fait endurer à sa fille, pour son bien soit disant ? Et y aurait-il eu une prise de conscience salutaire ? Pas de réponse bien sûr, mais on imagine qu’aujourd’hui Visconti ne serait pas tendre, et sa version 2.0 de Belissima serait corrosive.

Et plus si affinités

https://www.arte.tv/fr/videos/002598-000-A/bellissima/

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