Beautiful people : regard sur les titans de la mode

Haute couture, prêt à porter, création : l’industrie de la mode telle que nous la connaissons aujourd’hui prend son essor dans les 70’s. Au centre de cette véritable tempête, deux figures tutélaires, rivales, complémentaires pourtant, complices un temps trop court : Yves Saint-Laurent et Karl Lagerfeld s’opposent férocement dans leur déclinaison du vêtement de luxe mais font route en parallèle pour révolutionner un secteur économique désuet et sclérosé, pour poser les fondations d’un marché fascinant et prolixe dont ils vont dicter les codes, chacun à sa manière et avec son style.

Avec Beautiful People – Saint Laurent, Lagerfeld : splendeurs et misères de la mode, Alicia Drake part de cette concurrence jalouse, pour ne pas dire haineuse, en dépasse les péripéties et les ragots, afin de dérouler les différentes phases de cette aventure passionnante, qui va redessiner les contours du rapport à l’habit, tout en reflétant l’esprit d’une période faste, financièrement et socialement. Nous sommes au plus fort des Trente Glorieuses, entre 1960 et 1980 ; les fortunes se font, démesurées et grandioses, les exubérances sont légion, dans ce microcosme de la jet set parisienne, qui mixe photographes, mannequins, couturiers, musiciens, gigolos, artistes, aristocrates de toutes nationalités dans un tourbillon de couleurs, de drogues et d’excès.

Avec une précision scientifique, une maîtrise pointue de son sujet, Alicia Drake confronte l’avancée d’un Saint-Laurent métamorphosé en artiste maudit par l’ambition de son amant et associé Pierre Bergé et le lent déploiement de l’empire Lagerfeld. L’un finira au pinacle de la gloire, dévoré par sa passion et ses fantasmes, l’autre prendra son temps pour s’affirmer comme un maître ; récompensés en 54 lors du même concours de mode, amis éphémères, définitivement brouillés après l’affaire De Bascher, ces deux titans proposent les visages contrastés d’un même Janus Bifrons.

Pourtant ils ont des points communs indéniables : une force de travail surhumaine qui confine à l’abandon de soi, une inventivité démesurée et dévoratrice, un sens profond, médiumnique, de la femme dans ses évolutions, ses aspirations, une véritable soif de culture qui les pousse à embrasser les arts, la littérature, le théâtre, la musique, une solitude totale aussi, assumée, endossée comme un martyre sacrificiel par YSL, une discipline militaire et mystique par Lagerfeld. Autour d’eux s’agitent ceux qui les accompagnent, les soutiennent, les protègent, les adorent … qu’ils abandonnent sans pitié, dans leur perception absolue de leur mission, de leur être.

Très pertinemment, l’auteur démystifie ces génies, ce milieu, pour en démonter les rouages, donner à voir la réalité mêlée des individus et des intérêts, dans une période de profonde mutation sociétale qui autorise toutes les folies mais s’abîmera face à l’épidémie de sida, l’arrivée de la gauche au pouvoir, la conscience populaire que cet univers de paillettes est d’une superficialité inconsciente des tristes réalités de ce monde. Reste un ouvrage trépidant, qu’on dévore de bout en bout sans en ignorer une ligne, qui retranscrit l’esprit de cette décennie unique avec autant de fidélité que d’ironie.

Et plus si affinités

http://www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Impacts/Beautiful-People

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio/Beautiful-People

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