Arrestation et mort de Max Jacob : le vice du dévouement

Les Éditions de la Différence viennent de publier un essai historique de Lina Lachgar, Arrestation et mort de Max Jacob, qui décrit en détail le tragique dénouement de la vie du poète juif breton.

Après son renoncement “à toutes les vanités du monde”, écrit l’auteure, d’une “période de grand dandysme et de dissipation”, Max Jacob (1876-1944) se retire dans la petite commune de Saint-Benoît-sur-Loire, célèbre pour son abbaye bénédictine, afin d’y écrire, méditer et peindre. Il faut dire qu’il s’est converti en 1915 au catholicisme après avoir eu plusieurs “visions”. Cette retraite de type religieux a lieu à deux moments distincts de son âge mûr, d’abord en 1921, puis en 1928. Son existence quotidienne y est ainsi “réglée” : il prend ses repas “à l’heure paysanne, vivant au rythme des habitants du bourg avec l’Angélus” ; il se lève vers 5h30, note sa “méditation matinale” avant d’aller servir la messe “dans la chapelle du transept nord de la basilique”; il se rend au restaurant pour le petit déjeuner; il va “chercher son courrier à la poste” ; à midi, il prend son repas au restaurant ; en été, il fait une sieste ; il reprend un poème, une gouache et répond au courrier qu’il poste lui-même aussitôt ; vers 17h, il retourne à la basilique “faire son chemin de croix” ; il se remet au travail ; il fait sa “promenade méditative” ; il se couche vers 21h et lit, à moins qu’il n’assiste “à une réunion de l’Action catholique paroissiale” ; il participe, le soir, “aux exercices spirituels”.

Charitable, généreux, voire munificent, “il se ruine en présents charmants”, s’entremet, “rend visite”, donne des conseils “aux jeunes poètes”, collabore “bénévolement à leurs revues”, aide “les gens du pays et des environs qui le consultent sur des cas de conscience qu’il débrouille adroitement”. Il a, selon Lina Lachgar, “le vice du dévouement” pour lequel il invente le mot d’”épistolat”. Dans sa pauvre jeunesse, c’est lui qui avait trouvé aussi, dit-on, celui de “Bateau-Lavoir” pour désigner le lieu qu’il partageait avec un autre artiste fauché, Picasso et, en 1907, il proposa le concept de « cubisme » pour qualifier la révolution picturale de ce dernier et de Braque. À Saint-Benoît, ses besoins matériels sont également des plus modestes : le logis, du tabac, des timbres-poste et, bien souvent, un repas par jour. Il sert de guide ou de “cicérone” à la basilique, multiplie les exercices de “spiritualisation” et ne s’ennuie “que lorsqu’il dort car il ne rêve plus en poèmes”.

La guerre éclate le 1er septembre 1939. L’Occupation débute en juin 40. De Saint-Benoît, Max Jacob assiste au phénomène de l’exode mais refuse de céder à la panique et de se rendre en zone libre. “Sans que l’Allemagne n’ait formulé la moindre demande en ce sens”, deux “statuts des Juifs”, en octobre 40 et juin 41, “formulent une série d’exclusions professionnelles”. La carte d’identité des Juifs en zone occupée doit porter la mention “Juif”. Max Jacob est prévenu par le curé qu’un “planton” à la porte de la basilique est chargé de le surveiller. Les humiliations commencent en ce qui le concerne personnellement : le 19 octobre. 40, il doit se rendre à Montargis pour “se faire inscrire sur un registre spécial et recenser comme Juif”. En mai 41, a lieu dans le Loiret “une déportation massive de milliers de Juifs polonais, tchèques et apatrides aux camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande. À partir du mois d’août, les Juifs sont massés à Drancy, camp d’internement. Les premiers convois vers Auschwitz partiront en mars et juin 1942.” Les Jacob sont directement touchés : à Quimper, ils doivent déménager; à Paris, ils sont “expropriés de leurs petits commerces”; Max est “privé de ses droits d’auteur, et le mari de sa sœur Myrté-Léa, Lucien Lévy, arrêté et emprisonné à Compiègne.

Il faut dire qu’il a, quelques mois plus tôt, reçu la visite de la Gestapo, ce qu’il raconte en tentant de dédramatiser dans une lettre à son ami Cocteau. “Le 29 mai 42, les Allemands imposent aux Juifs le port de l’étoile jaune. La rafle du Vel’ d’hiv entraîne l’arrestation de 12 884 Juifs, les 16 et 17 juillet”. En décembre 42, son frère Gaston est déporté à Auschwitz, où il mourra. Le 21 juin 43, Jean Moulin est arrêté à Caluire. “C’est le prénom “Max” qu’il a pris comme pseudonyme dans la Résistance pour souligner que l’amitié de Max Jacob “est bien une de ses vies””. Le 4 janvier 44, sa sœur Myrté-Léa est arrêtée et conduite à Drancy. Le 24 février, trois policiers allemands en civil arrêtent le poète qui refuse de quitter son logement ou de s’enfuir en voyant se garer la traction avant noire.

Il est conduit à la prison militaire allemande de la rue Eugène-Vignat, à Orléans. Ses amis Roger Toulouse et Marcel Béalu essaient de le faire libérer en contactant des personnalités bien introduites auprès de l’ambassadeur Otto Abetz, sans succès puisque le 28 février, Max se trouve à son tour à Drancy. Du train qui l’y mène, il écrit à Cocteau : “Sacha, quand on lui a parlé de ma sœur, a dit : “Si c’était lui, je pourrais quelque chose!” Eh bien, c’est moi.” Max Jacob meurt le dimanche 5 mars à 21h dans l’infirmerie n° 5 du camp de Drancy.

Et plus si affinités

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