Alcina à la Monnaie de Bruxelles : marivaudage virtuose dans l’ombre de l’Arioste

ALCINA

1732 Orlando, 1734 Ariodante, 1735 Alcina : décidément Haendel sait y faire avec l’Arioste ! Il faut croire que la geste des chevaliers telle que la brosse le poète italien du XVeme siècle l’inspire fortement. Force est de constater que ces aventures héroïco-épico-amoureuses lui suggèrent des compositions de toute beauté, en témoigne le superbe Alcina : trois heures et demi de spectacle où les airs inoubliables s’enchaînent avec frénésie. Un vrai tourbillon d’arpèges pour ce qu’il faut bien qualifier de hits du XVIIIeme siècle.

C’est qu’une fois écoutés, ces morceaux de bravoure restent en tête, pour la richesse de leur ligne harmonique, la virtuosité vocale qu’ils supposent, la multitude d’émotions qu’ils trahissent. Et la mise en scène orchestrée par Pierre Audi pour l’Opéra de la Monnaie de Bruxelles va pleinement dans ce sens, effaçant volontairement les audaces spectaculaires que légitime le scénario pour une vision épurée et austère qui privilégie la musique.

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Et pourtant les tentations de donner dans le fabuleux étaient nombreuses si l’on en croit l’intrigue qui nous replonge dans les passages les plus fantastiques de L’Orlando furiosio : durant l’un de ses périples guerriers, le fougueux chevalier Ruggiero a été ensorcelé par la sorcière Alcina, qui le retient, prisonnier de son amour, sur ses terres. La belle est connue pour la puissance de ses sorts maléfiques et le nombre de ses amants dont elle se débarrasse une fois lassée, les transformant en animaux quand elle ne les tue pas carrément.

Mais avec Ruggiero c’est une autre histoire : la dame est elle aussi très éprise. Et voilà que Bradamante, l’épouse légitime qui s’est mise en tête de récupérer son mari adultère, débarque dans le fief de la sorcière, travestie en combattant, bien décidée à faire valoir ses droits. Intrigues secondaires, retournements de situation, explications orageuses, crises de larmes, serments d’amour : la plume de Haendel, alors destinée aux caressantes voix italiennes du tout jeune Covent Garden, transforme le récit d’aventures en marivaudage précieux brodé de querelles affectives sur fond d’effets spéciaux et de machineries raffinées.

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Plateau nu, décors dépouillés, ombres constantes, costumes d’époque aux teintes passées, Pierre Audi choisit l’ascèse pour souligner l’illusion perpétuelle qui règne sur le domaine d’Alcina. Tout ici n’est que mensonge et vide, aussi évoluons-nous dans un décor de théâtre dont nous devinons l’arrière des toiles et des mécanismes au fur et à mesure que l’amant réalise à quel point il a été trompé et manipulé par la perfide. Seuls les jeux de lumière de Matthew Richardson prêteront vie à la scénographie et aux soieries des vêtements dessinés par Patrick Kinmonth. Volontairement accentué, le jeu des chanteurs souligne les codes comportementaux excessifs qui géraient le relationnel des salons du XVIIIeme siècle.

Nous sommes dans une tragi-comédie proche de la pantomime, mais l’absence d’effets spectaculaires met en avant les sentiments puissants et contradictoires qui animent les personnages : amour, passion, séduction, déception, peur, chagrin, colère, destruction, vengeance, noblesse, droiture … les voix de femmes dominent, et l’ambiguïté de Bradamante opposée à la sur féminité d’Alcina a quelque chose de curieux et de fascinant quand s’y appose la tessiture de la mezzo-soprano qui prend en charge le rôle de Ruggiero, initialement tenu par un castrat mezzo-soprano.

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Dans cette version précise emmenée par la fougue du chef Christophe Rousset dirigeant l’orchestre Les Talents Lyriques, c’est la prestation de Sandrine Piau qui domine très nettement, pour dessiner une Alcina véhémente et électrique, blessée par le départ de l’amant mais qui luttera jusqu’à la limite de ses forces pour le garder. Maite Beaumont lui donne la réplique, brossant un Ruggiero très proche par sa gestuelle et ses revirements d’un Chérubin en mutation, Angélique Noldus en Bradamante, Chloé Briot en Oberto confirment cette omniprésence féminine, tandis que Sabina Puertolas incarne une Morgane touchante dans sa légèreté de séductrice.

Le belcanto ici ne tranche pas avec le réalisme des sentiments mais souligne leurs nuances, leur véracité, leur excès aussi. Cette recherche de la vraisemblance ravira probablement les mélomanes et les puristes, mais en contre partie elle amoindrit la magie éclatante qui émane de cet opéra enchanté, créé pour émerveiller l’auditoire par ses audaces musicales et visuelles, au profit d’une course poursuite amoureuse qui rapproche Alcina des Liaisons dangereuses, assimilant la terrible magicienne à une Merteuil. Le parallèle est intéressant certes mais ne ruine-t-il pas la démesure initiale voulue par Haendel jusque dans sa composition ?

Et plus si affinités

http://www.lamonnaie.be/fr/opera/425/Alcina

 

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