A l’avant garde spécial Arles : Michael Wolf – Life in cities

Photographies Michael Wolf

Rencontres photographiques d’Arles 2017 : grand désarroi. Du flamboyant festival découvert en 2010, visité plusieurs fois, toujours avec délice et ferveur, il ne reste qu’un parcours mirifique pour touristes en goguette. Pleurez mes yeux … Arles à trop vouloir s’ouvrir et plaire vient de se condamner à la torpeur de l’event culturel bon teint qui pour conquérir les foules ne doit plus les violenter. Chaque mètre carré d’indépendance perdu vient s’ajouter à la tour polymorphe érigée par Frank Gehry sous l’impulsion de Maja Hoffmann et sa Luma. Un donjon dominant les Ateliers annexés, modernisés, repensés et appauvris …

Grandeurs et misères de la photographie à bout de souffle peut-être à l’heure du tout numérique qui dévore l’image, la digère, la banalise, la rend transparente, produit culturel oblige … Les dizaines d’expositions jadis réparties sur le périmètre de la cité semblent s’étioler, les sujets se perdre, les clichés se vider, doucement dans l’indifférence générale. Ce sentiment de désaveu peut-être nous étreint parce que nous débutons notre marathon par l’Église des Frères Prêcheurs qui abrite la rétrospective magistrale dédiée à Michael Wolf et les différentes séries composant sa quête de Life in cities.

Depuis le début de sa carrière amorcée dans les années 90, le photographe munichois interroge le rapport de l’individu à la ville à l’heure des grandes mégalopoles. Et son regard est aussi sidérant qu’inquiétant car il fouille la détresse d’une humanité écrasée par le nombre entre béton et bitume, pour pointer le mal être grandissant que subissent les damnés de l’urbanisme tyran. Aux voyageurs entassés dans les métros tokyoïtes comme des sardines en boite (« Tokyo Compression » ) répondent les clochards vivant dans des cartons ( « The box men of Shinjuku Station »), les déshérités parqués dans des pièces insalubres ( « 100×100 » ).

Un phénomène asiate ? Non, en occident aussi, vivre peut-être un enfer d’isolement et de violence quotidienne, que Wolf observe depuis les fenêtres des immeubles, scrutant les parois de verre de « Transparent cities » pour pénétrer l’intimité des bureaux et des appartements en grossissant ses images ; les ombres pixelisées des visages soulignent la fatigue au travail, le ras le bol de relations contingentées par le business et la productivité. Dans d’autres chapitres de son œuvre, l’humain disparaît carrément au profit de la géométrie urbaine, ainsi la superbe « Architecture of density » qui aligne les façades d’immeubles gigantesques où l’habitat équivaut à une alvéole de ruche.

Dans la chaleur aoûtienne qui étreint Arles, la stylistique gothique de l’Église des Frères Prêcheurs accroît la fascination suscitée par ces clichés prenants ; le spectateur se retrouve happé par un effet d’abîme, tenté irrépressiblement de définir chaque détail de ces fresques sans pitié. Deux temps de la démesure humaine se répondent ainsi à plusieurs siècles d’écart, gigantisme pour gigantisme qui broient les êtres que les villes sont censées protéger. Pour preuve, en place de l’autel, nous trouvons les portraits de « The real toy story », regard ironique et poignant sur les conditions de travail des ouvriers asiatiques qui fabriquent les jouets destinés à nos enfants.

Les portraits sont incrustés dans un mur composé de peluches et de poupées jetées aux ordures, récupérées puis punaisées là comme autant de papillons morts, sales et abîmés comme ceux qui les produisent en série. L’installation gifle le spectateur après l’avoir interpellé avec ses couleurs chatoyantes, son caractère inattendu dans une exposition dédiée à la surface plane du linéaire, soudain perturbée par cette tridimensionnalité qui tient plus de la performance d’art contemporain. On ressort perturbé, imprégné, la perception du monde changée, amère.

Le travail de Wolf rappelle que la photographie ne s’improvise pas, qu’elle n’est pas que prouesse technologique et bon équipement. Contrairement à ce que veulent nous faire croire les grands noms de l’industrie de l’image doublée par celle des smartphones qui s’invitent désormais au bal d’un marché juteux, un appareil, aussi bon, précis et cher soit il, ne suffira pas pour nous transformer en artiste au mieux, en observateur pertinent du réel pour la plupart. Toujours il faudra, outre le talent qui n’est qu’un élément de base, un œil qu’on éduque, une curiosité qu’on alimente, une culture qu’on enrichit, en plus de la méthode, du geste, de la patience, de la récurrence motivée par la volonté. C’est à ce prix seulement que la photographie survivra comme un art majeur.

Et plus si affinités

http://photomichaelwolf.com

https://www.rencontres-arles.com/fr/expositions/view/151/michael-wolf

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