Yasmina Khadra – DIEU N’HABITE PAS LA HAVANE : « Qui rêve oublie de vivre »

9782260024217

32ème publication de Yasmina Khadra, Dieu n’habite pas La Havane possède les atouts pour égaler les scores de ventes dithyrambiques des précédents opus de l’auteur multi-récompensé. Prochainement dans votre bibliothèque. Puis sur vos écrans ?

Lorsque son patron signifie au chanteur Juan Del Monte Jovana son licenciement – suite au rachat du cabaret havanais Buena Vista – c’est tout un monde qui s’écroule pour l’artiste vieillissant. Juan dit « El Fuego » fut en son temps une célébrité locale, chantant pour Fidel Castro et toutes les huiles du parti mais à l’orée de la soixantaine, le feu semble s’amenuiser. Au chômage et inquiet pour son avenir, El Fuego erre au gré de ses tristesses nocturnes jusqu’à cette soirée où une intrigante rousse vient rallumer la flamme de l’immarcescible sexagénaire. Pour le meilleur ou pour le pire ?

Les Hirondelles de Kaboul (2002), L’attentat (2005), La dernière nuit du Raïs (2015), les romans de l’auteur algérien Yasmina Khadra résonnent toujours avec l’actualité, et jamais la plus réjouissante. De son propre aveu, il a choisi de tenir ici à distance les soubresauts du monde le temps de ce « roman cubain ». Enfin presque. C’est en juin 2014 que Yasmina Khadra a découvert la République de Cuba, à l’occasion de l’écriture du scénario de La Voie de l’ennemi réalisé par Rachid Bouchareb la même année. Depuis 5 ans déjà le pays s’ouvrait lentement au monde grâce au réchauffement des relations avec les États-Unis d’Obama. Dieu n’habite pas La Havane retranscrit bien cette ouverture et, en filigrane, l’auteur aborde les bouleversements qui l’accompagnent tels la privatisation d’établissements d’État décidée par le parti ou ces paladar, « genre de brasserie en vogue à La Havane depuis que l’État autorise certains locataires à transformer leur habitation en restaurant ».

Le romancier n’oublie non plus pas les stigmates de la dictature communiste mourante : sa jeunesse qui tient les murs comme Ricardo, le fils d’El Fuego : « Il me fait de la peine, Ricardo (…) Il évolue dans un pays où les rêves sont ailleurs, ployé sous le drame d’une jeunesse livrée à elle-même, certain que s’il venait à décrocher la lune, les gardiens du temple la lui confisquerait car à Cuba tout ce qui ne relève pas de l’État, à défaut d’être réprimé, est saisi. »

Et que dire de ces logements surpeuplés où s’entassent des familles entières (depuis 1959, la population a été multiplié par 10, l’offre locative, elle, n’a pas bougé et s’est largement dégradée.)

Plus que la peinture d’un pays en pleine renaissance, Yasmina Khadra a préféré la romance entre une sublime jeune femme rousse nommée Mayensi et un ex-roi de la rumba. Avec sa nervosité narrative et son écriture simple et directe qui ont fait précédemment le succès de l’auteur (800 000 exemplaires pour Ce que le jour doit à la nuit ), Dieu n’habite pas La Havane a tout du page turner. Les tribulations de El Fuego, incorrigible amoureux d’une Dulcinée qui pourtant en échauderait plus d’un, font mouche… si on en exclut quelques répétitions (sur les états d’âmes du narrateur notamment) et une certaine légèreté qui sonne parfois bluette. Car si El Fuego a l’impression de vivre un rêve avec Mayensi, cette « fille du silence » et du mystère, la description par le menu de leur relation (qui s’avérera toxique mais en dire plus serait un sacrilège pour le futur lecteur) manque assurément de finesse. De retenue.

Comme l’assène le bon vieil ami d’El Fuego en ouverture du roman « Qui rêve oublie de vivre », c’est une fois la rupture consommée (et son rêve évaporé) que le narrateur renaît ainsi que le roman. Un nouveau souffle et des dizaines de pages plus mesurées et touchantes. Si le narrateur s’avoue n’être plus « l’otage d’un amour impossible », l’ombre de Mayensi le suit encore et toujours par l’entremise d’un inattendu tube qu’elle lui a écrit une nuit d’insomnie. « En vérité, on ne perd jamais tout à fait ce que l’on a possédé l’espace d’un rêve, puisque le rêve survit à sa faillite … » philosophe Juan Del Monte Jovana à la toute fin d’un roman qui se verra, comme toutes les précédentes œuvres cinégéniques de Khadra, adapté sur grand écran. Parions sur un duo Audrey Fleurot hâlée et Pascal Légitimus qui tiendrait là son Ciao Pantin !

Et plus si affinités

Dieu n’habite pas La Havane – Yasmina Khadra (Julliard – août 2016 – 295 pages)

http://www.julliard.fr/site/dieu_n_habite_pas_la_havane_&100&9782260024217.html

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