Vincennes, l’université perdue : en mémoire de la forêt pensante

On l’a aussi surnommée la Berkeley française, c’est dire si l’université de Vincennes, batie sur les charbons encore ardents de mai 68, a impacté les esprits du monde entier. On venait de partout pour y enseigner, y apprendre, y transmettre, y échanger, peu importe les origines, le degré de formation initial. Cela dura 12 ans … et puis on la rasa. Aujourd’hui il n’en reste rien qu’une clairière. C’est dans cette clairière que Virginie Linhart convie ceux qui ont porté cette utopie devenue réalité, pour qu’ils témoignent. Et en témoignant devant la caméra, ils pleurent les espoirs déçus, l’idéal d’un savoir universellement partagé soudainement avorté.

Voici le propos du documentaire Vincennes, l’université perdue : extraire des décombres de la mémoire collective ce projet solaire, plein de fougue et d’avenir, fondé sur une autre manière d’enseigner, où maître et élève se confondent, où l’ouvrier et l’intellectuel se parlent, se comprennent, s’entraident, avec en partage l’intelligence humaine dans ce qu’elle a de plus élevé. Philosophie, mathématiques, russe, cinéma, théâtre, Histoire, géographie, physique, littérature, … sensible au malaise étudiant, le gouvernement post soixante-huitard, Edgar Faure, alors ministre de l’éducation nationale en tête, fait patte de velours auprès de la jeunesse et de l’intelligentsia gauchiste en proposant ce chantier. Tous les grands esprits réformateurs de l’époque s’y engouffrent : Hélène Cixous, François Châtelet, Madeleine Rebérioux, Jacques Rancière, Robert Castel, Jean-François Lyotard, Jean Bouvier ou Robert Linhart.

Robert Linhart, le papa de la réalisatrice, qui passera son enfance dans cette forêt pensante, ces bâtiments en préfabriqués érigés au milieu des bois, où les camionneurs pénètrent par amour pour finir par y faire une thèse d’histoire, où les techniciens de surface issus de l’immigration deviennent directeurs du service audio-visuel, où les piquets de grève et les occupations de locaux sont quotidiens, où les profs de russe comme les recteurs PCF sont séquestrés et contents de l’être, où la crèche jouxte avec le souk, où les femmes s’émancipent, où les murs, couverts de graffiti et d’affiches, crient les contestations de l’époque, où l’on fait cours dans l’herbe, où les enseignants sortent les étudiants dans la rue pour aller vérifier l’info sur site …

Michel Foucault, Michel Serre, Dario Fo, Gilles Deleuze, Noam Chomski, Jacques Lacan, ce sont quelques noms parmi les plus célèbres qui viennent s’exprimer au milieu d’un auditoire recueilli, avec carnet, magnétophone, caméra au besoin … et qui font des émules, même parmi les étudiants issu des couches populaires, qui soudain s’élèvent, entament des carrières brillantes, échappent au déterminisme social dicté par la société d’alors. Ce formidable élan de liberté porte ses fruits : on ressort de Vincennes beaucoup moins bête, et surtout très autonome. Le pouvoir en place ne l’a guère supporté. Le surnombre des inscrits (4 fois la capacité initialement prévue, soit 32 000 élèves), l’explosion du deal de la drogue et des overdoses sur le campus serviront de prétexte ; en 1980 et malgré les protestations, les blocus, les actions politiques, les bâtiments sont abattus, réduits en gravas, après le déménagement express et quasi secret du matériel vers les nouveaux locaux de la fac de Saint Denis.

D’aucuns parleront de crève-cœur, d’autres de gâchis, tous s’accordent sur l’éradication d’un modèle couronné de succès, mais qui faisait de l’ombre aux élites en ouvrant les portes de la réussite sociale, professionnelle et personnelle à tous. On sent les gorges se serrer, les regards s’embuer de larmes, le parallèle avec l’actualité est évident, le démantèlement progressif des universités, la privatisation de l’enseignement supérieur, les arcanes sacrificielles de Parcoursup comme une volonté cachée de restreindre, de parquer, d’empêcher l’accès au savoir, à la science … restent ces récits, et surtout ces femmes et ses hommes, qui, rescapés de ce fiasco, sont allés essaimer les acquis ailleurs, dans la tête de centaines, de milliers d’élèves, de lecteurs, d’auditeurs … autant de petites forêts pensantes qui ont engendré d’autres petites forêts pensantes qui en engendrent d’autres qui en engendreront encore dans les temps à venir.

C’est un cycle sans fin que la transmission du savoir ; aujourd’hui l’université de Vincennes se retrouve démultipliée sur internet, dans les bibliothèques, dans les forums, dans les documentaires en accès libre … il faut certes sélectionner mais c’est indéniablement là. Cette université qu’on a détruite tant elle faisait peur, elle est désormais universelle, nous y avons tous accès, il suffit d’entrer. Il suffit d’oser.

Et plus si affinités

https://www.arte.tv/fr/videos/059529-000-A/vincennes-l-universite-perdue/

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