Unwanted, Dorothée Munyaneza : de la violence faite aux femmes

Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterPin on PinterestShare on LinkedInShare on RedditShare on TumblrBuffer this pageShare on StumbleUponEmail this to someonePrint this page

Après sa création à l’occasion du festival d’Avignon, Unwanted, le dernier spectacle de Dorothée Munyaneza entame ses dates nationales et internationales. La chorégraphe, chanteuse et auteure d’origine rwandaise, continue d’explorer les corps meurtris par la violence du génocide qui a frappé son pays. Dans son précédent spectacle Samedi détente, elle décrivait son parcours de petite fille de 12 ans durant le massacre. La fuite, les exactions, la perte de parents proches, les retrouvailles avec sa mère. La violence était déjà présente, bien présente. Comment peut-il en être autrement lorsque l’on parle de son vécu ? Dans Unwanted, Dorothée Munyaneza donne corps et voix à la violence faite aux femmes en pareil événement. Cette violence qui est la première arme de destruction en temps de guerre.

Pour créer sa pièce, elle est allée à la rencontre de femmes qui ont été violées et qui ont, suite à ces viols, « attrapé une grossesse » comme dit l’une d’entre elles, ainsi que d’enfants nés de ces viols. Les témoignages de ces femmes subissant en premier lieu la brutalité des hommes puis dans un autre temps celle de leur entourage lorsqu’elles mettent au monde un enfant dont le père est un bourreau, sont la matière première de ce spectacle. Accompagnée d’Alain Mahé, compositeur et improvisateur, collaborateur de longue date, et de la musicienne et chanteuse américaine Holland Andrews, Dorothée Munyaneza ne mâche ni mots ni gestes.

Tout commence, dans la salle près du public, par cette voix douce qui raconte. En arrière plan sonore, le témoignage d’une femme, en premier plan celle de Dorothée Munyaneza, calme tranquille qui traduit les mots, qui dit déjà l’horreur. Le contraste entre la douceur de sa voix et le contenu du témoignage interpelle immédiatement. Le confort des fauteuils de la salle n’apaise pas les tensions qui commencent à naître dans mon corps de spectatrice. C’est sur le plateau qu’ensuite s’incarnent les corps meurtris de ces femmes et enfants. En français, en anglais, en kinyrwanda, Dorothée Munyaneza impose un corps à la fois plein de rage, pointant du doigt le père inconnu reconnu géniteur d’une immense colère, l’invectivant, un corps plein de folie aux convulsions insatiables, un corps débordant d’animalité lorsqu’il incarne une hyène.

Incroyable scène, terrifiante scène au début de laquelle Dorothée Munyaneza raconte le témoignage de cette femme dont la tante revenue du Congo la maltraite, lui affirmant qu’elle a donné naissance à une hyène. Une des scènes, si il en est une, les plus glaçantes du spectacle. Cette violence verbale s’introduit dans la chair de cette femme et la transforme en un animal effrayant. La danseuse se tord dans tous les sens, repliée sur elle-même, la tête se cabre, le visage grimace, le rire devient nerveux, les dents claquent, manifestations effarantes d’une douleur et d’une souffrance qui ne cherchent qu’à s’exprimer. Encore une fois que ce soit avec sa voix, que ce soit avec son corps, Dorothée Munyaneza ne laisse rien au hasard. Elle incarne totalement les êtres meurtris et fait exister la sauvagerie qu’on leur a imposée et qui les meut désormais.

Holland Andrews, magnifique par sa variété (rauque, lyrique, sensuelle…) et sa puissance vocale accompagne les corps de ces femmes, les fragilise, les transporte hors d’eux. Tour à tour point d’appui et contre-point de la parole énoncée, la chanteuse se transforme, enfant et/ou femme, elle est soignée, on lui prête attention. Un relatif apaisement naît à travers cette scène du bain. Une femme prend le temps de laver les jambes d’une autre. Fortes de cette attention portée l’une à l’autre, c’est ensemble qu’elles tentent de reprendre le cours de leurs vies. Accompagnant de chants les puissantes frappes de leur pilon dans un mortier, elles incarnent cette vie qui tente indéfectiblement de reprendre sa place.

Unwanted affirme un peu plus le langage que s’est choisi Dorothée Munyaneza. Mêlant arts plastiques (remarquables figures totémiques, sur tôle, d’une humanité debout du plasticien sud-africain Bruce Clarke), chant, danse, et écriture sonore à travers le travail d’Alain Mahé, elle tricote délicatement et sûrement un propos dense, chargé de l’horreur humaine. Sans jamais sombrer dans le pathétique, on entend ainsi sa voix et celles des femmes et enfants interrogés. Chef d’orchestre d’un chœur artistique, elle rend visible la souffrance des corps, les traces laissées par la violence. Et si l’on saisit parfaitement ce chœur des corps meurtris qui tendent vers un retour à la vie, c’est avant tout grâce à cette écriture plurielle où la beauté d’un chant lyrique se mêle à la force sonore de pierres que l’on frappe, à ce buste qui se cabre face au micro comme s’il recevait une déflagration, à cette lumière chaude orangée au goût de latérite, à ces temps suspendus emplis de vide, de vertige, à cette fausse tranquillité des corps, à cette voix calme qui chante « tout était possible »…

De tout temps, et l’actualité ne le contredira pas, mais les périodes de guerre en sont les plus tristes illustrations, le corps des femmes a été utilisé comme une arme permettant d’asseoir un pouvoir. Le premier territoire violé/volé en temps de conflits n’est pas géographique mais intime. Unwanted pose des mots, des sensations essentiels à la réflexion. Indispensables.

Et plus si affinités

http://www.lemonfort.fr/programmation/unwanted

http://anahiproduction.fr/?metteur=dorotheemunyaneza

Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterPin on PinterestShare on LinkedInShare on RedditShare on TumblrBuffer this pageShare on StumbleUponEmail this to someonePrint this page

Commentaires

commentaires

Laisser un commentaire