Turn Steak & Friends à la Grange à Musique : l’âge de raison ?

La dernière fois que nous avons chroniqué leurs exploits, ils enluminaient une longboard en musique après avoir mis le feu à un monde apocalyptique, aventure que nous avions titré Turn Steak – Get U Get : le début d’un monde ? Nous pensions alors nous offrir le luxe d’être ironiques en parlant d’eux comme de pyromanes artistiques. Sauf qu’avec les Turn Steak, l’ironie ne dure jamais longtemps : pour ces deux loulous, pas de blabla du résultat. Du résultat obtenu dans le travail et la patience, le silence,  mais quand ça claque, ça claque. Nous avons pu nous en rendre compte avec le temps.

Padmé Purple n’hésiterait pas avec sa faconde de punkette  à les qualifier de « chouchous » du webmag, personnellement je vais immédiatement avorter la question, et placer le sujet quelques étages au dessus en évacuant les remarques de cour de récré. Désormais c’est en adulte que nous parlons de ces messieurs, et ça ne rigole plus du tout : en trois ans, ces gars se sont posés en valeurs sûres dans la constance, la pugnacité, l’autonomie et la prise de risque. Des défricheurs, dixit cet échange  effectué à la mi mai 2013 alors que nous préparions déjà ce reportage (ouep nous aussi nous sommes pugnaces et patients, pas pour rien qu’il y a convergence de vues et principes partagés).

« Nous avons plusieurs fois chroniqué votre travail sur scène. Vous êtes dernièrement entrés en résidence avec toute votre équipe pour caler un nouveau live. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui, nous avons en effet réalisé une première résidence au mois de janvier dernier au CHATO’DO de Blois, où nous avons été reçus comme des rois. Nous avons travaillé deux semaines sur place, ce fut difficile car on s’est fixé d’énormes objectifs. On a vraiment bossé comme des tarés !!! Finalement on a réussi à faire un premier rendu en fin de résidence où nous avons joué plein de nouveaux morceaux, présenter un nouvel écran confectionné par Julien Appert, ainsi qu’une créa lumière de Mr Greg Tungstene, un ingé lumière que nous venons d’accueillir dans notre équipe et qui a fait un énorme boulot. On est assez content du résultat même s’il nous reste à roder et peaufiner un peu tout ça. A ce propos, nous prévoyons une nouvelle résidence à la GRANGE À MUSIQUE de Creil, ce qui nous permettra de finaliser ce nouveau live et de partir en tournée ».

Donc ça c’était effectivement à la mi mai 2013, il y a 7 mois. Une fois de plus nous observions leur avancée avec d’autant plus d’intérêt et d’attention que nous voyons leur rapport à la musique et à la scène changer depuis leur set au Printemps de Bourges. Aussi leur résidence de ce début novembre à la Grange à Musique, nous ne voulions la louper sous aucun prétexte. Parce que c’était l’occasion de les observer en dehors des backstages et des scènes où nous les fréquentons habituellement, de les découvrir en mode « think, search and create », en gestation de ce fameux live construit dans l’ombre depuis des mois, mis en place avec minutie et finalement accouché dans leur fief (La Grange à Musique de Creil, c’est leur territoire. Leur maison. Depuis très longtemps, depuis les débuts).

Musique en mutation, stylistique en mouvement

Un retour aux sources sans conteste, mais pas forcément aux racines puisqu’en trois ans Dam’s et FX ont vu leur musique, leur stylistique se métamorphoser. Pour plus de fantaisie baroque sur Drifting away, pour plus de rudesse sonore sur Get U get. Deux virages d’importance sur une route déjà riche en volutes avec moult remixes et de nouvelles compos qui sont venues égayer nos oreilles en pré écoute avant de sortir avec la régularité d’un bombardement au mortier :

 « Deepito » en mai

“Dog of the moon” sur Unglog complex#2 en juillet

Shhht_21 en Octobre 2013

Après écoute, vous l’aurez constaté, on a largement changé de registre par rapport aux débuts. « Epileptique et sexy » dit-on … A voire … Plus contemplatif, plus introspectif, plus dépouillé, aurais-je hasardé … ? Essentiel, le complément de matériel a joué son rôle dans cette nouvelle trame sonore : équipés de neuf, les deux picards sont allés s’enfermer pour composer, encore, toujours, avec en tête cet album rêvé qu’ils ont finalement serti et ouvragé, dans l’esprit de ces morceaux écoutés plus haut et qu’ils éditent, track par track, EP après EP, obstinément et sans lâcher un pouce de terrain ni faire de concessions sur cette orientation nouvelle et irrépressible, parce que naturelle, génétiquement programmée.

« On a travaillé sur de nouvelles compositions dans le but d’une sortie long format. On a donc maquetté une bonne dizaine de morceaux qu’on a commencé à faire écouter aux potes, au réseau et à certains labels. Comme on n’a pas envie de laisser dormir les compos, nous nous dirigeons sur des sorties ponctuelles via différents labels (français et étranger) dont nous apprécions le travail. Plusieurs sorties sont ainsi prévues d’ici les prochains mois. D’ailleurs certains morceaux initialement destinés à l’album vont aussi se retrouver sur compilations… Quoiqu’il en soit la sortie d’un long format fait toujours  partie de nos priorités, et cela se fera peut être sous d’autres formes tels que le split LP, ou des choses un peu plus actuelles et originales… affaire à suivre !!! »

Repenser l’espace en sculptant le son

Vous pouvez leur faire confiance, l’affaire, ils l’ont suivie, ils l’ont même bien prise en main, car ces deux garçons ne sont pas des suiveurs mais des hommes de tête, qui agissent, bougent, fédèrent. Ces nouvelles compos, cette orientation, en attendant de les imposer via un album, ils les campent direct sur scène dans un set particulièrement enlevé, charismatique et innovant qui tranche avec leurs précédents shows.

A l’origine c’était ça :

Puis c’est devenu ça :

Aujourd’hui c’est ça que nous avons sous les yeux:

Comme vous le constatez, il y a là aussi eu du changement : l’écran s’est déployé, a muté de format, pris du relief, s’est définitivement imposé comme un univers en soi, une structure pyramidale scénographiée par le fidèle Julien « L’œil dans la main » Apert, qui mappe le tout avec maestria et une méticulosité scientifique d’architecte. Gaming, écriture, cartographie, animation, light painting, sculpture ? Les techniques se chevauchent dans un ballet perpétuel commandé par les deux musiciens et l’ingénieur, comme si l’écran visualisait la mindmap de leur activité cérébrale en pleine effervescence. Tandis que les ombres modifient ce tableau, telles des dunes bougeant au vent, les vibrations et les mélodies pulsent ce relief, autant d’influx électriques qui crépitent de synapse en synapse pour ébaucher des visages cubistes, des silhouettes cybernétiques.

Et les deux complices de bondir ici comme dans une partie de baby foot électro, de cyber flipper, de ping pong musical maintenant qu’ils se dévisagent. C’est là le deuxième challenge avéré et réussi de ce nouveau set. Dam’s et FX sortent de leur réserve, de cette zone de sécurité constituée par leur platine et leur table de mix, ils l’éclatent carrément pour se constituer deux consoles de pilotes qui se font désormais face, ébauchant une forme d’arène, de théâtre ouvert sur le public. Le duo devient dialogue, échange, un match de tennis où chacun a son espace d’expression, son temps de solo. Non plus fusionnels mais complémentaires. Cette nuance à elle seule marque l’âge de raison.

Accepter d’être avalés par ce troisième élément visuel qui se penche sur eux, de se fondre dans sa lumière, d’en épouser les contours pour se l’approprier comme espace de jeu sans y être dominants. Conçu « pour faire voyager les gens autrement, plus loin », ce concert orchestré avec une précision de neurochirurgien, a nécessité un travail énorme d’élaboration et de coordination, une patience infinie, des remises en question profondes, des prises de risque évidentes, avant tout le refus constant de la facilité, l’acceptation que ce n’est qu’une étape, que bientôt ce set sera autre, ayant sa vie propre.

L’échappée belle ?

Car ce concept va muter, il est pensé, conçu, voulu pour ça, et les Turn Steak s’en amusent assez, se laissant porter par leur inspiration, qu’ils oxygènent dans d’autres pratiques, composant pour des parcs d’attraction, des courts métrages, transmettant leur savoir faire dans des formations. Multipliant les collaborations et les rencontres avec d’autres artistes, rassemblant autour d’eux, tissant leur réseau, comme en cette soirée de sortie de résidence où la Grange à Musique leur donne carte blanche afin de composer l’affiche.

Et c’est en directeurs artistiques avertis qu’ils choisissent  HIBOU BLASTER x NUMéROBé x BBBLASTER (Lille), GESTE (Paris) et H-SIK (Amsterdam) qui fermera la marche sur cette soirée de crash test. Trois univers différents, plus poétique et graphique pour le premier, plus guerrier et tranchant pour le second, plus mélodique et enveloppant pour le troisième, qui nuancent leur propre set en l’équilibrant. Mission accomplie : set posé, les Turn Steak partent direct assurer la première partie de Woodkid au Zénith d’Amiens ce 23 novembre. Une étape significative ?

En les voyant investir le plateau et déverser leur live avec un véritable abandon et une délectation palpable, on ne peut s’empêcher d’évoquer de loin en loin le travail somesthésique effectué par les Fumuj à l’Astrolabe, les différents spectacles vus il y a peu à Ars Numerica, les travaux de la Oudeis team. Avec cette échappée belle dans la perception pure et la puissance émotionnelle, le binôme entouré de son équipe pose un show de qualité tout en flirtant avec l’expérimental, entrant de plein pied dans le champ vaste et sismique des arts numériques pour y cultiver leurs différences avec bonheur.

 

Nous vous parlions hier  de Allegro Barbaro, l’exposition du musée d’Orsay consacrée aux relations très proches entretenues par le compositeur Béla Bartók avec les peintres modernes hongrois de son temps. Des passerelles comme ça il y en eut d’autres en ce foisonnant début de XXème siècle, surréalistes, Cartel, Ballets Russes … Changement de regard, changement de perception en un temps de totale ouverture technologique couplé à une crise en marche. Une manière d’appréhender la création comme un tout, une hybridation totale.

L’art complet ? Difficile de ne pas évoquer ces précédents en regardant les Turn Steak et leurs camarades de jeu s’activer avec ardeur et concentration pour finaliser la résidence à temps et placer leur concert dans les moindres détails. Le jeu : il n’est pas prêt de se terminer, nos picards ont de la réserve, et nous n’avons pas fini de raconter ce qui est en train de devenir une saga. Aussi je ne conclurai pas (impossible avec les loulous) d’un « à suivre » mais avec le très approprié « to be continued ».

Merci au Turn Steak ainsi qu’à toute leur équipe et à la team de la Grange à Musique.

 

Et plus si affinités

http://turnsteak.com/