Tout va bien puisque nous sommes en vie : le journaliste, la banquière et son cancer allaient d’un pas égal vers le gouffre de la vie …

Mais y tombèrent-ils ? C’est la question en suspens dans ce livre particulièrement éprouvant, rédigé par un Denis Robert proprement galvanisé par son sujet. Si sa carrière d’investigateur explose avec Pendant les « affaires », les affaires continuent publié en 1996, il faut savoir que le monsieur avait déjà tâté du roman avec Chair Mathilde en 1991. C’est donc presque naturellement qu’il fusionne son cheval de bataille avec sa plume d’auteur pour produire Tout va bien puisque nous sommes en vie en 1998.

Au cœur de cette fiction qui sonne si juste, Henriette, banquière de son état, tombée pour malversation et pots de vin, emprisonnée, dévorée par un cancer aussi féroce et pervers que le fut son époux, époux qui en fit une femme de paille, la marionnette qui écope pour les autres. Henriette, sentant sa dernière heure venir à grands pas, veut témoigner, dans les grandes largeurs. Un livre, ses mémoires, voici son projet, qu’elle confie à un éditeur qui ne trouve pas le rédacteur adéquat pour retracer ce parcours atypique. Jusqu’à ce qu’il missionne le narrateur.

Une sorte de Denis Robert bis peut-être ? Cela n’est jamais précisé. En tout cas un journaliste qui connaît bien le monde des affaires, les rouages de la corruption, le secret démantèlement des mécanismes de la politique rongés par le clientélisme et l’argent. Fatigué de toute cette boue, de l’immobilisme ambiant, de ce qu’il signifie en matière d’effondrement des valeurs, le journaliste regarde sa vie se décomposer, son mariage, la femme qu’il a aimée, qui s’en va, écœurée de voir son homme absorbé par une croisade silencieuse et désespérée.

Le journaliste va se raccrocher à Henriette, puisant dans ses confidences un sursaut de combativité, luttant contre la vacuité de sa mission comme elle lutte contre la maladie. Ils vont cheminer tout le long du roman, superposant leur intimité à l’exploration vomitive d’un système de corruption absolument effarant et sordide, où espionnage, chantage, dessous de table, blanchiment d’argent, mafia et élites politiques se côtoient, sympathisent, flirtent au besoin dans un accord tacite que la justice à bien du mal à mettre en échec.

La nausée … à chaque page, devant des gens comme le Rouquin, le mari d’Henriette, véritable escroc, manipulateur, pervers narcissique, une véritable petite saloperie, un cafard visqueux qui arrive néanmoins à tenir au collet les dirigeants à qui il prête du fric. En quantité astronomique, quand on prétend qu’il n’y en a plus pour soutenir l’effort de solidarité sociale. Les sommes sont chiffrées en francs, mais dix ans plus tard, la logique demeure la même, comme en témoignent les Panama Papers et autres scandales financiers mis régulièrement à jour.

L’avantage de ce roman est cependant de rendre compréhensible une systématique, pire une logique, un mode de vie, qui définit les hautes sphères du pouvoir, s’impose dans tous les parties, toutes les tendances, pour annuler la notion de démocratie. Par la bouche d’Henriette, soudain tout devient limpide, particulièrement ignoble également. Hannah Arendt, en regardant Eichmann dans le box des accusés, a façonné le concept de banalité du mal ? Robert quant à lui éclaire la banalité du laisser-faire, de l’acceptation, de l’abdication.

Au début, on réagit parce qu’on a été élu, on a des responsabilités, que diable, on dit non, mollement, en ouvrant la première enveloppe bien garnie, puis à la deuxième on laisse faire, jusqu’à ce que ça devienne la norme, assumée, réitérée, exigée. De toute façon, il y a des garde-fou, des Henriette placées ça et là pour endosser la culpabilité en place des organisateurs de ce fiasco généralisé. Et presque insidieusement, mot après mot, de phrase en tournure, Robert inocule à son lecteur une colère rampante, qui saisit soudainement à la gorge devant tant de cynisme, de mépris affiché.

Écrit il y a une décennie, ce texte n’a pas pris une ride, au contraire, il respire l’air du temps, reflète un état d’esprit, le caractère fantoche d’une société qu’on prétend égalitaire, qui n’est finalement qu’un prétexte à enrichir certains sur le dos de la plupart. Au final, le cancer d’Henriette, c’est encore et toujours le nôtre.

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