Théâtre / L’odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux : Ulysse face au fiancé de Bellone

La guerre ? Une monstrueuse absurdité, qui corrompt les êtres, inverse les tendances, détruit le vivant. Une monstrueuse absurdité que Philippe Ulysse a voulu mettre en exergue dans sa lecture personnelle de Macbeth, greffant sur l’épine dorsale du chef d’œuvre noir de Shakespeare des lettres de soldats, des poèmes, des textes d’autres auteurs, pour illustrer deux heures de temps le cauchemar éveillé du héros maudit contemplant trépas, tortures et flots de sang dont il est la source d’un œil halluciné.

Un « spectacle palimpseste », qui cherche sous certaines répliques à demi effacées celles qui s’y trouvaient à l’origine. Et c’est peut-être là que réside le déséquilibre de cette version. Car aborder Macbeth comme un pamphlet contre la guerre, c’est oublier un peu vite que justement Macbeth est un guerrier, il a été éduqué pour se battre, c’est sa vocation au même titre qu’un Othello ou un Coriolan. Ce genre de mecs est infichu d’aborder la paix, la conscience en repos. Poussé ou non par les sorcières, la main du destin que Ulysse gomme de l’action, Macbeth va vite dérailler vers les sombres rivages de la trahison, devenant ce rebelle meurtrier et sacrilège qui tue son roi, puis son meilleur ami, plongeant son pays dans le chaos et la nuit perpétuelle. Et il faudra une guerre de nouveau pour restituer l’ordre, et permettre au roi félon de regagner son humanité dans un ultime combat qu’il sait perdu d’avance.

Macbeth n’a de valeur que sur le champ de bataille, dans la fureur des combats : revenu au calme, comblé d’honneurs, adulé par son roi, le « fiancé de Bellone », redoutable déesse antique de la guerre, va sombrer dans le crime, dans le sillage d’une épouse avide et hystérique, qui le corrompra et le guidera vers l’irréparable. Macbeth n’est pas une pièce sur la guerre. En aucun cas elle n’en dénonce les dérives (contrairement à Hate Radio par exemple), concentrée qu’elle est sur la problématique de la rébellion, de la désobéissance au pouvoir en place, écrite au moment où Jacques VI Stuart d’Ecosse hérite du trône d’Elisabeth Iere, dans un climat évident de contestation, qui pourrait le cas échéant dériver en guerre intestine. Une pièce de propagande donc, visant à éradiquer toute sédition, en marquant l’ancrage légitime du nouveau souverain.

Une pièce maudite, dont les acteurs évitent de citer le nom, « the Scottish play » traîne une réputation sulfureuse et démoniaque, qui rend délicate toute adaptation, toute coupe de vers, sans compter les traductions si périlleuses à accomplir. Et c’est cela aussi dont souffre L’odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux : certes, le premier quart de la pièce débouche sur l’ultime monologue du colonel Kurtz (Marlon Brando) dans Apocalypse Now de Coppola, monologue ici prononcé par le roi Duncan au seuil de la mort qui le guette. Un effet foudroyant qui s’altère par la suite, … et c’est dommage. Dans la vaste salle du Monfort, les voix des acteurs se perdent parfois pour déclamer les autres textes dont certains s’imbriquent mal avec la scansion shakespearienne. Macbeth y perd son rythme, et sa saveur, tandis que les références s’accumulent comme une liste à la Prévert, sans réel fil conducteur.

La superposition du texte shakespearien en anglais et des autres textes prononcés en français étonne et dérange : de plus les surtitres qui traduisent les répliques déconcentrent considérablement et introduisent un facteur d’altération dans la tension palpable. Dommage vraiment ! Car le travail d’Ulysse et de ses acteurs est riche de promesses, de moments de grâce. Notons avant tout l’espace de jeu, no man’s land couvert de graviers glissants et noirs, entre une scène de music hall au rideau de paillettes et un mobile home … aux allures de baraquement militaire ? De camp de concentration ? L’endroit est froid, désincarné, lunaire, un mix de Fin de partie de Becket, d’American Death Trip de James Ellroy … un drame de Tennessee Williams parachuté dans un univers tragique à la Patrice Chéreau.

S’y affrontent des personnages en smoking, en tenues de cocktail, qui s’aspergent de sang, dans les mélodies de blues, les torch songs … Une Lady Macbeth qui emprunte aux blondes hitchcockiennes leur caractère létal, un Macbeth au profil de Lenny Bruce, des tirades prononcées comme des discours politiques de propagande, … Un moment énorme quand Macbeth ressort de la scène de meurtre, dégoulinant de sang, tremblant comme un enfant, proche de la rupture mentale, tandis que son épouse lui assène ses moqueries sous un torrent de percussions assourdissantes. L’expérience tangible, écrasante, vertigineuse de la culpabilité.

Un instant incroyable, dont on aimerait revivre l’intensité absolue dans le reste du spectacle, au moment de la scène de la folie par exemple qui passe soudainement de l’anglais au français sans qu’on comprenne pourquoi, pourtant prometteuse lorsque Lady Macbeth joue avec son reflet dans les vitres des fenêtres … Frustration donc et regret que la pièce entière n’ait pas traité que les vers de Shakespeare, car la mise en scène, canalisée, aurait été à la hauteur.

 

Et plus si affinités

http://www.lemonfort.fr/agenda-programme/lodeur-du-sang-humain-ne-me-quitte-pas-des-yeux

 

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