Théâtre / Les carnets du sous-sol : Dostoïevski et la détestation du monde

L’hiver commençant à s’installer, par une froide soirée de décembre quel bonheur d’aller au théâtre retrouver la magique Russie de Dostoïevski. Le théâtre de l’Elysée est un de ces endroits étranges, inhabituels et surtout pleins de surprise. L’ambiance y est conviviale et chaleureuse. Juste le temps de siroter un verre dans une grande pièce en faisant deux trois rencontres avec des passionnés de littérature que les acteurs de La Meute surgissent comme par magie et se lancent au milieu du public non préparé dans de longues tirades bourrées de sens.

Après cette réflexion sur le sens de la vie, nous pouvons pénétrer dans la salle du spectacle, un frisson parcourt le public. Il n’y a quasiment aucune lumière, une bande son digne d’un film d’horreur et des radiographies de squelettes accrochées sur des vieilles télévisions. Mais que peut bien signifier ce décor ? Retrouve-t-on ici, la mise en avant de notre anatomie cranio-faciale comme l’expression de notre intériorité ? L’humanité blessée de Dostoïevski est-elle mise en lumière par une simplicité   relevant du domaine scientifique ?

Le spectacle commence par ces quelques phrases donnant toute la puissance tragique de la pièce. « Je suis un homme malade … Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je pense que j’ai mal au foie … ». Puis le long monologue suit. Le personnage joué par Florian Bardet transmet avec une grande finesse toute sa vulnérabilité au public. Cet homme hurle désespérément épuisé par sa propre détestation du monde, des hommes et de lui-même.

Le récit mis en scène par Thierry Jolivet se présente sous la forme du journal intime d’un narrateur amer, isolé et anonyme, un fonctionnaire retraité vivant à Saint Petersburg. Cette forme littéraire nous permet de voir ce réquisitoire contre la société et le monde comme une confidence, le charme du théâtre opère, on est touché par les paroles de cet homme, on retient son souffle, on est ému.

Puis la deuxième partie « sur la neige mouillée » est un flash back. Elle nous explique les raisons les plus profondes de cette révolte, devant nous est présentée la méchanceté pure, la lâcheté, l’humiliation, la honte. Il se dresse alors un véritable réquisitoire contre l’humanité et ses prétendues valeurs que le personnage principal, incapable de les combattre, se résigne à dénoncer. Le ton agressif de l’homme ne le rend pas antipathique, au contraire, on se questionne sur cette vision si pessimiste du monde. On ne prend pas parti, ni pour ce « looser fielleux » ni pour ses amis perfides. On se contente d’apprécier la beauté du texte et la pertinence philosophique.

Une scène est remarquable par sa simplicité et son émotion. Le porte parole du pessimisme se laisse charmer par une prostituée et dans le décor d’une débauche vidée de sens c’est la passion qui apparait. Les personnages, mais aussi les acteurs se mettent à nu pour exprimer ce désir et rendre compte de cette expérience amoureuse. La violence et la puissance tragique ne sont pas absentes de ce moment de grâce. La performance est remarquable, on retient son souffle devant tant

Dans cette œuvre remarquable, le grand auteur russe trace le portrait d’un maniaco-dépressif en pleine paralysie. Mais son inactivité dans l’action tranche avec le foisonnement intérieur et la profondeur de sa pensée. Dostoïevski opère donc une ouverture philosophique : celle de la critique de l’idéalisme. Un peu pascalien, avant les enfants d’Ivan Karamazov, il nous propose une critique de l’absurdité du mal qui ne peut être ni rationnel, ni théologique puisque frappant l’innocence.

Compagnie La Meute
Texte : Fedor Dostoïevski
Mise en scène : Thierry Jolivet
Avec : Florian Bardet, Pierre Germain, Quentin Gibelin, Jessica Jargot, François Jaulin, Nicolas Mollard, Marion Pélissier

 

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