Théâtre / Grand Guignol : « Et mourir de plaisir » ?

On y allait discrètement, avec son amant, sa maîtresse, en copains, pour s’encanailler, se chauffer les sens, se frotter à l’interdit du meurtre, de la perversité, de l’érotisme morbide, du macabre burlesque : un siècle avant les films d’horreur, le gore et les zombi pride, le Grand guignol déversait déjà des litres d’hémoglobine sur la scène d’un théâtre paumé au fond d’une cour de la Nouvelle Athènes, juste à côté de Pigalle. Une tradition, une légende même qui s’éteindra dans les années 60 avec l’avènement de la Hammer, des films d’horreur, et du journal télé. Relai pris pour énoncer faits divers sanglants, histoires de morts vivants et expériences médicales extrêmes qui avaient le glorieux quotidien de cette salle nichée cité Chaptal.

Et pourtant : le théâtre fermé, sa renommée a grandi, inspirant force metteurs en scène désireux d’orchestrer les textes rédigés par les auteurs spécialisés de la Belle Epoque. Tapez « grand guignol » sur internet, vous ne serez pas déçu en découvrant le nombre de vidéos de spectacles tirés de ce répertoire particulier pourtant apprécié par Feydeau qui fréquentait l’endroit. Fidèles à la tradition, Frédéric Jessua et Isabelle Siou ajoutent Grand Guignol à la longue série de ces hommages. Grand Guignol : trois pièces écrites entre 1921 et 1929, par des maîtres du genre, L’Amant de la morte de M.Renard, Le Baiser de sang de J. Aragny et f. Neilson et Les Détraquées d’Olaf et Palau. Trois œuvres proposées au Théâtre 13 comme on le faisait à l’époque, par ordre croissant de longueur … et de perversité.

Car si les deux premières pièces de 25 à 35 minutes chacune sont à la fois intenses, coquines, extrêmes, exagérées et drôles par leurs excès, la dernière est beaucoup plus dérangeante et malsaine qui met en scène les dérives de deux meurtrières dans un pensionnat de jeunes filles. Accrochez-vous, ça vaut le détour et ça en dit long sur le rapport de nos aïeuls avec les faits divers. Entre hypnose, drogue, malédiction, folie, possession, manipulation, hystérie, on évoque toute la palette des émotions fortes et des comportements déviants, largement nourrie par une actualité très riche en la matière. Difficile en regardant ces pièces et de ne pas penser à Jeanne Weber, l’ogresse de la Goutte d’or, l’empoisonneuse Violette Nozière ou les Sœurs Papin, meurtrières notoires dont les procès défrayèrent la chronique à l’époque.

Difficile de ne pas évoquer la fascination séculaire qu’exercent Eros et Thanatos mêlés, ce bon dieu de couple dont Zola s’alimente pour écrire Thérèse Raquin, dont les scènes de meurtre et la cruauté mentale se respirent par exhalaisons empoisonnées dans les trois pièces ici proposées au public, de même l’ambiance délétère du film Les Diaboliques de Clouzot. C’est donc une exploration dans le penchant voyeuriste le plus bas qu’on nous propose durant deux heures de spectacle, avec un grand souci du détail dans la restitution des costumes, des décors, des accessoires, des maquillages vraiment réalistes, et des acteurs d’une qualité exceptionnelle, je tiens à le souligner, car il en faut pour jouer ces textes sans frémir, … ou éclater de rire !

A découvrir et comme nous l’a dit l’un des acteurs en guise d’adieu jovial et goguenard : « Si vous avez aimé ce spectacle, envoyez vos amis, … et si vous n’avez pas aimé, … bah envoyez-nous vos ennemis ! »

Et plus si affinités

http://www.theatre13.com/saison/spectacle/grand-guignol

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