The Irishman : un film de résistance ?

Vous croyiez y échapper ? Désolée mais je ne pouvais laisser passer The Irishman, après avoir tant aimé Goodfellas et Casino, que j’ai du reste inscrits au top 10 de mon panthéon cinématographique. Avec raison du reste, car le nouveau film de Martin Scorcese complète les deux premiers, définissant une trilogie de la vie mafieuse en terre américaine favorable.

Fresque et Pieuvre

Nous voici donc partis pour découvrir la vie de Franck Sheeran, tueur à gage mafieux surnommé « The Irishman » par ses pairs, et dont la trajectoire percute celle du syndicaliste de renom Jimmy Hoffa. Le tout inspiré par l’ouvrage de Charles Brandt I Heard You Paint Houses: Frank ‘The Irishman’ Sheeran and the Inside Story of the Mafia, the Teamsters, and the Final Ride by Jimmy Hoffa (qui tente d’élucider la disparition du président du redoutable syndicat des camionneurs). Texte longtemps convoité par Scorcese, qui le fait ici adapter par le scénariste Steve Zaillian, déjà à l’œuvre sur Gangs of New-York.

L’ensemble accouche d’une fresque de trois heures à la louche (à regarder d’une traite ou à séquencer en trois épisodes, selon les goûts), qui explore les dessous de la mafia dans ses relations avec le monde politique. Et démontre la longévité de cet État dans l’État, qui perdure malgré les convulsions de l’Histoire dont les membres de la Pieuvre n’ont que faire (quand ils n’y participent pas en coulisses mais de façon fatale, dixit la disparition de Kennedy). En background du business occulte de nos héros, les médias, une des journaux, flash télé, émission radio, rappellent de loin et comme autant d’anecdotes, la marche des événements. Et la toute puissance de l’organisation, sa main-mise sur les grandes décisions qu’elle décrète à huis-clos.

La modestie des assassins

Malheur à ceux qui s’interposent, aussi puissants soient-ils. Par la fonction, par l’argent. Discussion, avertissements, menaces, mise à mort rapide … éradication du problème. Une logique simple, une mécanique bien huilée, dont chaque protagoniste constitue un rouage obéissant. Et particulièrement discret. Exit les excès des deux premiers films, l’étalage du fric, des costumes de prix, des belles bagnoles, de la came … The Irishman et ses collègues sont modestes, circonspects et réservés … Mais néanmoins efficaces, quitte à liquider des proches, la larme à l’œil certes, mais sans faiblir. Avec une certaine philosophie de la vie qui perdurera jusqu’à la mort, prématurée par assassinat, au fin fond d’une prison … ou dans l’anonymat d’une maison de retraite.

Un discours somme toute nostalgique, et surtout beaucoup moins frénétique que dans les deux premiers chapitres : moins de couleurs, moins de rock, moins de rythmedans les travellings, dans la BO, le montage, les séquences de meurtres, la cadence est plus sereine, privilégiant silences et regards entrecoupés de répliques en demi-teinte, au cynisme contenu presque un chromo, bercé par les vieux tubes des années 50, traversé par la silhouette massive des voitures de luxe, l’éclat d’une chevalière de prix. La voix de comédiens absolument exceptionnels que Scorcese a rassemblés pour faire un enième film de potes : Robert de Niro, Joe Pesci, Harvey Keitel auxquels s’ajoute Al Pacino. Des légendes du 7eme art. Des pionniers devenus des mythes.

Un film de potes …

Un film de potes qui vieillissent, maîtrisent leur art, sont revenus de tout ou presque. Moyenne d’âge : 75 ans. Ils savent que le temps est compté, qu’ils n’ont plus trop de marge pour laisser une empreinte supplémentaire, un signe fort aux jeunes générations, Jake Hoffman fils de Dustin, inscrit au générique tout comme Anna Paquin ou le rappeur Action Bronson qui dans une scène éclair, joue le rôle du vendeur de cercueil, émanation du très hamletien fossoyeur. La présence de Joe Pesci est lourde de sens : il aura mis du temps à sortir de sa retraite, à accepter de jouer, probablement pour la dernière fois, et en réinvestissant un personnage de mafieux, ce qu’il voulait fuir à tout prix, ayant été coincé dans ce type de rôle toute sa carrière.

Sa prestation, à contre courant de sa dinguerie initiale, laisse sans voix, la gorge serrée, les larmes aux yeux. Comment a-t-on pu ignorer le potentiel incroyable de ce comédien ? Il aura fallu The Irishman pour que, magistralement et avec une élégance de gentleman, il règle ses comptes avec l’industrie du film, prouvant qu’il peut jouer autre chose que les cambrioleurs ratés et les gangsters psychopathes. Scorcese lui apporte cet ultime cadeau, cadrant avec tendresse et respect son visage tranquille, la précision de ses gestes lorsqu’il prépare une salade (Pesci a toujours préféré la cuisine au cinéma), sa manière de parler italien avec De Niro dans un échange d’une complicité touchante …

Un film de potes … avec des moyens

Oui, ils se sont fait plaisir, tous, et cela se sent dans chaque plan, chaque réplique, chaque murmure. Et ils en ont profité pour solder les comptes, Scorcese en tête, avec ce qu’est devenue la machine hollywoodienne et sa règle du moindre risque pour un max de rentabilité. La saillie du réalisateur sur l’industrie Marvel prend ici toute sa saveur, lui qui a contribué au renouveau du cinéma américain des années 70. Un cinéma où on prenait des risques et où les producteurs suivaient, quand ils n’anticipaient pas la manœuvre. Mais ça, c’était avant. Avant les CEO sortis des écoles de commerce, avec leur exigence de rendement absolu, qui met à mal le cinéma d’auteur, les prods indés qui n’ont pas leur langue dans leur poche.

Aujourd’hui, qui oserait financer Goodfellas ou Casino ? Qui ? Hormis Netflix ? Qui a lâché presque 160 millions de dollars pour finaliser ce projet d’envergure en laissant carte blanche à Scorcese et ses petits camarades (de toute façon, on imagine mal un freluquet du service financier netflixien, tout frais sorti de son université, débouler sur le tournage pour corseter le réalisateur de Taxi Driver, la réaction serait … musclée). Est-ce à dire que le géant de la VoD est actuellement le seul à prendre des risques ? Calculés, on s’en doute, c’est Scorcese quand même, avec derrière lui un casting de malades, donc forcément un ROI conséquent ; et une sortie sur la plate-forme en majorité, rien en salle en France … donc une main mise sur la diffusion.

Et une question : The Irishman s’avère-t-il un chant du cygne … ou un phoenix renaissant de ses cendres ? Il aura fallu 11 ans pour accoucher de ce bijou, Al Pacino était pressenti depuis 2014, confirmant sa participation en 2017. Autant dire que les négos datent de longtemps, notamment pour l’achat des droits d’adaptation du livre. Ce qui fait de The Irishman une œuvre de résistance face à au paysage filmique non créatif qu’offre désormais le cinéma à l’américaine voué, entre super-héros sans relief et blockbusters calibrés, au lucratif appauvrissement culturel des masses.

Et plus si affinités :

https://www.netflix.com/fr/title/80175798

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