Ted Bundy : autoportrait d’un tueur … attention aux confessions qui n’en sont pas ?

24 janvier 1989 : Ted Bundy est exécuté sur la chaise électrique. A l’extérieur de la prison d’état de Floride, des milliers de quidams applaudissent à tout rompre, pendant que les télévisions du monde entier relaient la nouvelle : l’un des pires tueurs en série des USA vient de rendre l’âme.

Il laisse derrière lui une trentaine de victimes identifiées, des jeunes filles, enlevées, battues à mort, poignardées, étranglées, démembrées, violées dont il a essaimé les dépouilles dans plusieurs états ; c’est sans compter avec celles qui ont croisé sa route et dont on ignore tout, que l’on ne découvrira jamais. L’Amérique restera avec ce point d’interrogation, et la prise de conscience brutale qu’un assassin récidiviste et féminicide peut avoir le visage avenant du gendre parfait. Une gifle, un traumatisme et la perception soudaine de ce qu’est un tueur en série, à l’époque où l’on ignore tout de ce profil complexe et fatal. En s’évadant deux fois, en prenant en main sa défense, en tuant ses proies jusque chez elles, Bundy se moque ouvertement des institutions, bafoue le rêve américain qu’il aurait pu incarner, lui qui avait en perspective une carrière d’avocat, d’homme politique. Comment a-t-il pu déraper ainsi ? Le documentaire programmé par Netflix à l’occasion du trentenaire de sa mort tente de répondre à ce mystère en revenant sur le parcours du criminel.

Séquencé en quatre épisodes, Ted Bundy : autoportrait d’un tueur s’appuie sur les confidences que le tueur fit du fin fond de sa cellule à un journaliste nommé Stephen Michaud afin d’expliquer son évolution (ou de s’en absoudre), d’où le titre initial de cette docu série signée Joe Berlinger Conversations with a killer : the Ted Bundy tapes. En croisant ces échanges avec des interviews, des documents d’époque, des photographies, le réalisateur reprend le parcours dantesque de ce garçon qu’on voit progressivement céder à ses démons, avec satisfaction. L’approche chronologique met en exergue un profil hautement dangereux, manipulateur impénitent, un véritable caméléon doublé d’un prédateur redoutable. Et avec lequel il faut ruser pour obtenir une information : pour l’amener à se confier, Michaud devra lui suggérer de parler de lui à la troisième personne. Aujourd’hui les profileurs sont rompus à ce type de technique, mais à la fin des années 70, il faut improviser pour amadouer ce sociopathe pervers au sourire ravageur, qui sait très bien se jouer de ses interlocuteurs.

C’est à ce stade que le « true crimes » de Berlinger devient intéressant. Certes le récit des meurtres de Bundy aurait gagné à être creusé et abordé avec une rigueur plus scientifique, on aurait aimé en savoir plus sur son enfance et ses origines (le documentaire n’évoque guère la possibilité que sa mère ait été violée par son propre père, Bundy étant éventuellement le fruit de cet inceste, une clé pourtant essentielle pour comprendre sa psychose) ; il est néanmoins certain que les témoignages des enquêteurs et des avocats permettent de mieux cerner le manque cruel de moyens dont ont alors soufferts des forces de l’ordre dépassées par la situation (les expertises ADN n’existent pas encore, on ne dispose pas d’internet). On soulignera par ailleurs leur inconséquence. Ce garçon soupçonné de meurtres, qui a failli enlever une jeune fille sur un parking au su et au vu de tous, est laissé seul dans la bibliothèque du tribunal où il doit être jugé pour préparer sa défense!

Il s’échappe par une fenêtre, on le reprendra quelques jours plus tard, il s’échappera de nouveau pour une cavale d’un mois et demi durant laquelle il tuera encore ! Comment a-t-on pu à ce point manquer de vigilance ? De bon sens ? D’organisation ? Tandis qu’un climat de terreur s’empare d’une population qui jusque là vivait dans une évidente quiétude, les enquêteurs peinent à trouver des pistes, à recouper les informations, à se projeter dans la mentalité de ce criminel hors normes, dont on va vite comprendre qu’il est au diapason d’une race d’assassins sexuels qui prolifèrent aux USA à la faveur de son fédéralisme, et qui savent parfaitement en tirer profit. Le documentaire est aussi pertinent car il donne à entendre la manière dont s’exprime et raisonne cet individu, comment il modèle la réalité selon sa vision des choses, sa perception du réel.

Soyons clairs : la série de Berlinger ne vaudra jamais une analyse écrite et fouillée ; à ce titre, les livres dédiés ne manquent pas, notamment Un Tueur si proche – L’affaire Ted Bundy d’Ann Rule ou Ted Bundy – L’ange de la décomposition de Nicolas Castelaux. Il convient d’en croiser la lecture avec le visionnage du documentaire diffusé par Netflix pour étayer son approche et confronter les points de vue. C’est encore le meilleur moyen d’affiner sa perception, d’échapper au sensationnalisme des images, à l’émotion des témoignages et de dépasser les mensonges et les manipulations d’un tueur qui avait probablement encore beaucoup à révéler à l’heure de sa mort.

Et plus si affinités

https://www.netflix.com/fr/title/80226612

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