« Tatoueurs tatoués » au quai Branly : une étape d’envergure dans les mutations d’un genre en majesté

Le 20 avril 2014, nous rencontrions le tatoueur renommé Tin-Tin pour dresser le bilan du Mondial et en profitions pour annoncer en ces termes l’exposition Tatoueurs tatoués alors en dernière phase de préparation : « Un tournant que cette exposition qui complète le Mondial ancré dans le présent par un tour d’horizon historico-géographique de la pratique, depuis ses origines tribales jusqu’à ce formidable élan de démocratisation que nous vivons actuellement : et comme fil conducteur, l’avènement du tatouage en tant que geste artistique, avec aux commandes du commissariat d’exposition les spécialistes que sont Anne & Julien, secondés par Tin-Tin comme consultant artistique. »

Lundi 5 mai 2014 : vernissage presse de l’exposition. Enfin ça y est, depuis un an qu’on en parle, il est temps qu’on découvre le fruit des efforts conjugués de la team Anne & Julien/Tin-Tin venue s’associer à Sébastien Gallot et Pascal Bagot. Deux spécialistes des cultures alternatives et des arts parallèles, journalistes, performers, fins connaisseurs de la pop culture et fondateurs de la revue Hey! maintes fois chroniqués dans nos pages + un maître tatoueur reconnu à l’international et figure de proue de la profession dont il préside le syndicat + un anthropologue + un spécialiste du tatouage au Japon sans compter le scénographe Reza Azard qui a réalisé la muséographie du Guggenheim de Guadalajara et les scénos de plusieurs expos transversales du quai Branly : le tout constitue une équation de choc dont Stéphane Martin directeur des lieux ne peut que se féliciter.

En effet l’expo n’est pas encore ouverte que déjà elle affiche complet, envahie d’une armada de journalistes venus chroniquer l’évènement pour des media généralistes de grande ampleur. Innovation oblige : c’est la première fois que le tatouage mobilise ainsi une approche à la fois chronologique et géographique, qui traverse les âges, les continents et les cultures, connectant dans une logique d’écho techniques, procédés, finalités, causes, et métamorphoses. Remarquable, pertinent et d’avant-garde, tels sont nos ressentis tandis que nous parcourons ce chemin complexe qui doit à la fois tenir compte d’usages contradictoires, de périodes différenciées et de styles multiples. C’était le piège principal à neutraliser que cette prolixité, résumée fort ingénieusement en une carte du monde ciblant les civilisations qui pratiquèrent le tatouage et l’évolution de ces pratiques au travers du temps, et un arbre généalogique relatant les dates qui marquèrent la grande démocratisation du tatouage et les noms de ceux qui firent de la pratique un art moderne.

Très bien documentée d’objets, d’illustrations, de photos et de vidéos, de tatouages découpés sur peau également, Tatoueurs tatoués met en évidence la fascination qu’exerce l’acte de l’encrage sur celui dont la peau est intacte, vierge et nue. Acte magique, lien avec les puissances supérieures, acquisition d’une force et d’une protection, signe d’appartenance à une caste, le tatouage fut également marque d’infamie, signe de marginalité, rejet de la société dans les bas fonds, monstruosité exhibitionniste. Une contradiction propagée par la colonisation et l’évangélisation qui stigmatisèrent le geste, l’interdirent, manquèrent bien de l’éradiquer. Sans résultat. Fascinant car beauté aristocratique du corps en majesté pensé comme libre et embelli, le tatouage contamina voyageurs, marins et soldats, il devint acte de provocation chez les repris de justice qui firent de leurs stigmates une fierté, un code secret de reconnaissance et d’intronisation, une résistance passive chez les populations envahies.

C’est ce deuxième point qui frappe : le tatouage a engendré une communauté d’échange, amenant les maîtres à échanger sur leurs techniques, leurs motifs, leurs pratiques, un peu comme les peintres du temps jadis faisaient leur apprentissage en passant d’un atelier à l’autre, en allant chercher le savoir et la perfection là où elles se trouvaient ou au gré des rencontres. Doucement mais sûrement, le tatoueur chaman, guérisseur ou bourreau est devenu artiste. L’exposition met en exergue ce glissement en convoquant certaines des plus grandes aiguilles du moment, Jack Rudy, Leo Zuluetta, Dong Dong, Steeve Looney, Grime Filip Leu …, qui dessinèrent des toiles ou tatouèrent des mannequins spécialement pour cette occasion.

Ces membres et ces torses, de sexe et de corpulence différents pour rappeler que le tatouage s’adresse à tous, sont ornés spécifiquement et donnent idée des tendances stylistiques actuellement en cours, révélant un éventail d’influences et de créativité impressionnant. Tels des ex voto dans les églises baroques, ils témoignent d’une réappropriation du corps, progressivement vécu comme une affirmation identitaire, une toile autobiographique où chaque dessin, chaque graphisme, chaque symbole fait sens pour soi, pour l’autre. Ces membres factices pendus aux quatre coins de l’exposition dans des cocons de voile pudiques soulignent la force de cet art et les limites qu’il y a à en évoquer les mystères.

Quid ici de la rencontre humaine entre tatoueur et tatoué, de ces longues heures de discussion concernant le motif à façonner, ses couleurs, son positionnement sur une chair vivante, vibrante dont les fluides apportent la touche finale aux pigments incrustés ? Quid de la douleur, à l’origine punitive, incantatoire ou initiatique, de la vibration presque addictive, des longues séances d’immobilité recueillie dans le vrombissement des dermographes ? Des mois de patience pour enfin voir, sentir l’oeuvre émerger à la surface de son corps ? De cela l’exposition ne parle pas, non par oubli, mais parce que c’est intraduisible, partie intrinsèque des arcanes à jamais humaines et intimes que seuls les bleus expérimentent, que les non tatoués ne découvrent qu’à la seconde où l’aiguille pénètre. Un avant, un après.

Seuls moyens d’en approcher au plus près la vérité pour les non tatoués, et en cela le travail de l’équipe a été d’une rare pertinence dans sa perception de la problématique :

– une collection de quelque quatre cents ouvrages sur le sujet, magazines spécialisés, livres d’art, analyses qui permettent d’approfondir les approches tracées par le parcours, mis à disposition au salon de lecture Jack Kerchache et régulièrement commentés par Pierre-Yves Belfis, responsable des publications périodiques du musée ;

– les huit spectacles concoctés par Hey! La Compagnie, qui comme à son habitude va commenter l’exposition de façon imagée et onirique, dans l’esprit neo burlesque des foires et des cirques de phénomènes, des cabarets des Années folles, un exercice où nous les avons vu exceller à l’occasion de l’expo Hey ! 2 et qui promet d’être encore plus impressionnant pour traiter ce sujet de façon épidermique.

A visiter donc, comme une exposition de très grande qualité, un challenge culturel, une affirmation artistique, une étape d’envergure dans les mutations d’un genre en majesté.

Et plus si affinités

http://www.quaibranly.fr/fr/programmation/expositions/a-l-affiche/tatoueurs-tatoues.html

 

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