Tapis rouge – Nadia Beugré : or, rouge sang …

Vous ne trouverez pas de tapis rouge dans la pièce éponyme de la chorégraphe ivoirienne Nadia Beugré. Peut-être pourra-t-on voir dans le tas de latérite, cette terre rouge typique des sols africains, une autre forme de tapis rouge ? Un tapis rouge, rouge sang. Nadia Beugré s’est en effet intéressée aux femmes travaillant dans des mines d’or au Burkina Faso. Lors d’un séjour au pays des hommes intègres, elle a eu l’occasion de rencontrer des femmes dont les corps étaient marqués par de nombreuses cicatrices. Démunies, elles ont remarqué qu’en faisant couler leur sang, l’or et le coltan remontaient à la surface. Ces cicatrices, ces corps marqués par le travail et que l’on presse jusqu’au bout sans jamais les reconnaître, est le sujet central de cette création.

C’est à grands coups de pieds que Nadia Beugré soulève le tapis rouge, celui des paillettes. Celui que l’on déroule aux célébrités (qui s’y pavanent avec délectation), qu’elles soient politiques, artistiques ou autres, en résumé, ceux qui sont en haut de la pyramide. Mais qu’ y a-t-il sous le tapis ? De la poussière ? Des choses qu’on n’a pas envie de voir ? La chorégraphe « fonce dans le tas » sans ménagement avec l’idée de donner une visibilité à la majorité en souffrance. Aux gens qu’on ne voit pas mais qui construisent le monde. Tous ces travailleurs, dont le corps, principal outil de travail, est malmené, méprisé, agressé, sans recevoir en retour aucune reconnaissance de quelque nature que ce soit. Alors elle-même, elle dégage les corps oubliés, fatigués, torturés de ce tas de terre rouge. Elle-même redonne vie à ceux devenus ombres, marionnettes.

Le pouvoir, elle le prend avec la nonchalance d’une mangeuse d’arachides, avec la véhémence d’une femme debout. Elle ne laisse pas de place à la négociation. Trop longtemps les corps ont été bafoués, trop longtemps les êtres ont été ignorés. Elle agit donc. Réagit souvent. Notamment à la guitare de Seb Martel. Ce dernier fabrique un environnement sonore dans un corps à corps sensuel, brutal, souvent explosif, avec sa guitare électrique. Déjà présent aux côtés de Nadia Beugré lors de la création de la pièce en 2014, Seb Martel possède au plateau une présence indiscutable et ce pas seulement parce qu’il est à l’origine de la musique, et de l’univers sonore de la pièce. Il est au même titre que Nadia Beugré l’artisan de voix qui s’élèvent, de corps devenus visibles.

Dans cette nouvelle version de la pièce, Nadia Beugré a intégré un autre danseur, Adonis Nebié (explosif lui aussi), et le régisseur plateau Aurélien Menu. Ce dernier en avant scène, très peu éclairé, fabrique tout au long de la pièce des boules de terre qu’il empile pour fonder comme un petit mur. Il est ce lui qui construit. Il travaille dans l’ombre mais il est là. Constance dans les gestes, solidité dans la présence, il semble être la force tranquille qu’on ne peut abattre. Autour de lui les corps se découvrent, s’affrontent, cherchent les limites pour enfin se révéler à tous et ne plus subir. Ils sont alors vus et entendus. La danse de Nadia Beugré ne cherche pas la forme ou une quelconque beauté, mais plutôt l’informe, l’âpreté la rugosité. C’est sans aucun doute à ce moment précisément qu’apparaît la justesse.

Dans cette scénographie sombre et chaleureuse, rugueuse et rageuse, les interprètes donnent leur voix aux sans voix. Et qu’on ne le veuille ou non, impossible de ne pas les voir, de ne pas les entendre. On est face à cette folie humaine où gloire et visibilité ne sont l’apanage que de quelques-uns. Tapis rouge est une pièce éminemment politique. Nadia Beugré y déconstruit les images habituelles que revêt cet accessoire. Elle le salit, le soulève, le renverse dans tous les sens pour bousculer tous ceux qui s’y trouvent et laisser place à ceux qu’on ne voit pas, à ceux qu’on ne voit plus : les travailleurs. Un engagement à suivre.

Et plus si affinités

http://atelierdeparis.org/fr/nadia-beugre/tapis-rouge

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