Suspiria 2018 : la danse qui tue

Franchement j’appréhendais … Faire un remake du Suspiria de Dario Argento … un chef d’œuvre incontournable du cinéma fantastique, un scénario complètement fou, une atmosphère morbide auréolée de couleurs primaires striant les ténèbres, autant de façons perverses de tordre et sublimer les spécificités sanglantes du giallo … Qui oserait toucher à ce monument ? Qui s’y engagerait sans risquer le fiasco, le ridicule, la vacuité de refaire une légende qui n’en a guère besoin ?

La somme de tous les fantasmes

Un certain Luca Guadagnino, réalisateur de Call me by your name et A Bigger splash, fasciné par le film d’Argento depuis l’enfance au point d’en faire l’ancrage de sa vocation artistique et une véritable obsession créative, de vouloir s’approprier cette intrigue palpitante pour la tourner à sa manière, comme une fan fiction, la somme de tous les fantasmes engendrés par le visionnage répété des mésaventures de Susie Bannion au pays des sorcières.

Le projet d’une vie, 25 ans passés à repenser le pitch initial sans en faire une banale redite, à repérer des actrices capables de reprendre le casting originel où rayonnaient Jessica Harper et Alida Valli, à penser un décor et une atmosphère aussi magistraux mais ayant leur respiration propre, à convaincre des producteurs de financer l’acte sacrilège avec la peur au ventre de la réaction des critiques offusqués par ce blasphème …

Un climat révolutionnaire

25 ans à ne rien lâcher pour engendrer un second chef d’œuvre, issu d’une matrice puissante dont il revisite complètement le propos comme l’orchestration avec virtuosité. Berlin 1977 : contestations, manifestations, attentats, l’Allemagne règle ses comptes avec son passé tandis que la bande à Baader frappe aveuglément. Dans ce climat révolutionnaire, la compagnie de danse Markos adopte un discours féministe radical avec pour objectif de développer une danse faite par les femmes pour les femmes et marquer ainsi son autonomie.

Au cœur de cette école réputée et rigoureuse, une mystérieuse fondatrice, Héléna Markos, et son bras droit, Mme Blanc, enseignante émérite et chorégraphe visionnaire. Puis le corps professoral et administratif, et les élèves … dont certaines disparaissent brutalement et sans explication. Dans cette mécanique bien huilée mais dont on perçoit vite les tensions et les rivalités, Susie Bannion déboule comme le grain de sable qui va faire exploser la communauté et la purifier. Une danseuse exceptionnelle à plus d’un titre, et dont la troupe saisit l’incroyable aura … et compte bien l’exploiter. Au delà de toute raison.

Bacchaï sacrificielles

Contexte politique et social instable, spectres du nazisme et de la barbarie, guerre des sexes à l’heure de l’émancipation féministe, Guadagnino enracine sa Suspiria dans une réalité historique violente, un tournant de modernité, une primitivité presque animale. Les danseuses qu’il représente se réclament de la sorcière antique, de la bacchante cannibale autant que de la militante extrémiste aux penchants castrateurs. Reprenant le fil déroulé initialement par Argento en 1977 (nul hasard s’il situe son récit à la même époque que la sortie de la première version), Guadagnino puise également dans Inferno pour déterrer la légende des Trois Mères et leur donner enfin la parole de manière spectaculaire.

Il nous ramène ainsi aux récits antiques de sorcellerie : Médée, Circé, l’ère d’enchanteresses sans pitié, meurtrières et assoiffées de sang, bacchaï dévoratrices et sacrificielles qui vous éventrent d’un regard, vous décapitent d’un souffle. Ses héroïnes constituent LA Femme destructrice volontairement, fille de Lilith, sœur des Grées, des Harpies, des Parques … Échappées de la tragédie grecque, elles font par ailleurs écho à une filmographie riche en la matière : citons entre autres et de manière non exhaustive The Jane Doe identity, Hérédité, The Witch, Season of the witch, The Lords of Salem, qui, à des époques et dans des registres différents, ont traité ce thème captivant et redoutable de l’envoûteuse.

L’art à mort !

Et une envoûteuse qui se sert de l’art pour régner, ensorceler et massacrer. Ici, il s’agit de la danse, art corporel par excellence, mobilisant la chair, le sang, les fluides. Plusieurs séquences sidérantes mettent en scène la danse à mort, depuis l’exécution de Olga, désarticulée par chorégraphie interposée, jusqu’au carnage final, d’un somptueux rouge sang, qui renvoie le Climax de Noé au statut de gentille balade chez Mickey. Des grandes figures de la danse contemporaine inspirent le profil engagé de ces artistes de l’extrême, Pina Bausch, Carolyn Carlson, Mary Wigman et consort. De même les ballets, entrecoupés de respirations et de cris, évoquent le travail d’Olivier Dubois, de Béjart …

Et Guadagnino de multiplier les références prestigieuses, s’appuyant sur l’univers transgressif de Pasolini comme sur l’atmosphère métallique des films de Fassbinder, travaillant les gris, les crèmes et les ocres pour dessiner les contours de Berlin en totale rupture, cité perforée par le Mur, à peine éclairée de faisceaux lumineux, désertée par la nature … On évoquera également l’hypnotique Possession de Zulawski, les photographies d’Araki et les jeux subtils du shibari, la prise en charge de la BO par Thom Yorke, échappé de Radiohead pour composer des balades poignantes en totale rupture avec les thèmes du groupe Goblin qui avait assuré l’univers sonore de la version initiale avec le succès que l’on sait.

Film de femmes

Reste la question des interprètes ; Dakota Johnson hérite du rôle de Susie pour lui apporter une pudeur virginale en contradiction avec une véritable énergie de fauve, complètement transcendées dans un final éprouvant. Tilda Swinton lui répond qui se glisse dans le personnage de Madame Blanc, danseuse charismatique et redoutable sorcière que cette jeune recrue intrigue. Qui fascine l’autre ? C’est la question et chacune des actrices sait y faire pour distiller le doute et l’angoisse, mais également une incroyable élégance, une passion sincère pour cet art qui les submerge et les porte. Swinton ajoute à la complexité du propos en endossant la chair difforme de Héléna Markos … et la vieillesse du psychanalyste Joseph Klemperer !

Prouesse d’actrice donc, qui annule la barrière des sexes à la manière des sorcières shakespeariennes. Ajoutons Ingrid Craven, redoutable séductrice, inquisitrice et brutale, grossière, presque masculine, ou la très discrète et névrosée Sylvie Testud dans un rôle muet mais néanmoins frappant. Et Jessica Harper qui interprète Anke, fantôme de la Shoah pesant sur la mémoire de son époux Klemperer. Ensemble, chacune à sa manière, mais avec toute leur âme, avec la cohésion d’un corps de ballet dirigé avec pertinence mais souplesse, elles content cette fable ambiguë de la survie et de la destruction, ce mystère de la femme qui engendre la vie comme la mort. C’est probablement grâce à elles que Guadagnino finalise ce fabuleux pari, et le gagne.

Et plus si affinités

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