JE SUIS FASSBINDER – Stanislas Nordey et Falk Richter : Interroger l’ici et maintenant

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Après My Secret Garden et Das System, Je suis Fassbinder, programmé au Théâtre National de la Colline, signe la nouvelle collaboration des metteurs en scène Stanislas Nordey et Falk Richter (respectivement directeur du Théâtre National de Strasbourg depuis 2014 et artiste associé à ce dernier depuis janvier 2015). Richter, grand amoureux du cinéma et de l’oeuvre artistique de Rainer Werner Fassbinder, écrit ici un texte incroyablement troublant et excitant, sorte de radiographie de nos sociétés européennes et en particulier française et allemande. Avec pour point de départ le film collectif L’Allemagne en automne de 1978, dans lequel Fassbinder s’entretient avec sa mère sur le fascisme latent toujours présent en Allemagne.

Falk Richter questionne notre société et les relents populistes, fascistes, extrémistes qui la caractérisent à nouveau. La citadelle Europe commence à perdre de son isolement. Les conflits se font jour ici et là, ceux qui en subissent les conséquences cherchent refuge là où tout semble plus calme. Ce qui ne va pas sans déclencher des sentiments de fermeture, de repli, de rejet de l’autre. Dans le film L’Allemagne en automne, Fassbinder montre son insatiable désir de comprendre ce que vit l’Allemagne à cette époque. Les premiers événements ont lieu en 1967 mais c’est réellement à l’automne 1977 que les choses s’aggravent. La Fraction Armée Rouge (RAF), célèbre groupe terroriste d’extrême gauche ouest-allemand, sème la panique dans la société capitaliste allemande en kidnappant et assassinant les grands patrons de son économie.

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Photo © Jean-Louis Fernandez

A table, dans sa cuisine, entre alcool et cigarettes, Fassbinder filme sa mère (avec qui il avait une relation fusionnelle), leurs échanges houleux sur l’état de la société allemande et sur ce que ces actions terroristes mettent en lumière. Jamais à court d’arguments, il parvient à libérer la parole de sa mère : « Le mieux, ce serait une sorte de dirigeant autoritaire qui serait tout à fait bon et gentil, qui serait quelqu’un de bien. » Parole reflétant la pensée de bon nombre de ses concitoyens. Je suis Fassbinder commence avec cette scène à couper le souffle. Stanislas Nordey vêtu d’un blouson de cuir, cigarette en main, incarne Stan, le metteur en scène, mais aussi Fassbinder. A table face à lui, Laurent Sauvage, en manteau de fourrure, cigarette à la bouche, incarne Laurent le comédien de la pièce qui se joue et Lilo Pempeit, la mère du réalisateur.

Le dispositif est le même que celui du film. Les deux interprètes boivent, fument, s’invectivent, poussent l’autre dans ses retranchements. La discussion ne concerne plus comme dans le film la RAF et le gouvernement allemand de l’époque, mais la guerre en Syrie, les réfugiés, Merkel, le terrorisme d’ordre religieux, les viols du réveillon à Cologne, Beatrix von Storch, les rapports de classe, la différence des sexes et ce qu’elle implique socialement comme autant de rapports de force… Avec cette première scène, Falk Richter relie les deux moments et en fait émerger les différences et ressemblances. Il est évident que la société allemande des années 70, n’a que peu à voir avec la société française actuelle, mais pourtant le parallélisme de ces deux scènes, l’une projetée en partie sur les écrans, l’autre jouée sous nos yeux, permet de prendre du recul et de s’interroger un peu plus sur la place que prend l’extrémisme dans nos sociétés.

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Photo © Jean-Louis Fernandez

La verve et l’énergie des deux comédiens ne nous laissent pas une minute de répit, créant chez le spectateur une folle envie de prendre part à la discussion et de comprendre ce qui se passe. La scène est filmée et projetée en temps réel sur le plateau, mêlant ainsi les points de vue et offrant aux spectateurs la possibilité encore plus grande de choisir son cadrage, son angle. Falk Richter et Stanislas Nordey choisissent par leur mise en scène d’associer réalité, fiction, travail de plateau. Thomas Gonzalez, Judith Henry, Eloïse Mignon, Stanislas Nordey, Laurent Sauvage, les cinq comédiens, montent une pièce autour de cette Europe vacillante, ils sont les personnages de Fassbinder, Fassbinder lui-même dans ses emportements, irritations, sensibilités, mais aussi les témoins de ce monde fuyant ses responsabilités, qui se perd et se trouble au moindre mouvement de ses sociétés.

Sur le plateau des praticables recouverts de tapis à poils blancs, des tables et chaises avec textes, notes, bouteilles d’alcool et cigarettes, des marches, un canapé, des panneaux, des écrans, le décor foisonne de références à l’univers de Fassbinder. Trois grands écrans au fond du plateau viennent à différents moments ponctuer les scènes jouées. Le spectateur peut-être à la fois extérieur à la scène ou dans son cœur. Un des comédiens filme le dialogue entre deux personnages, joue avec les plans serrés et rapprochés. Il zoome à la manière de Fassbinder. Des extraits de films : Les larmes amères de Petra von Kant, La troisième génération, Le marchand des quatre saisons… un documentaire sur Fassbinder, ponctuent le jeu ou s’y mêlent. Les allers-retours entre fiction et réalité mettent en exergue ce goût de Fassbinder et Richter de fondre vie personnelle et travail artistique.

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Photo © Jean-Louis Fernandez

Je suis Fassbinder est une pièce chorale qui donne de la voie à un artiste majeur peu connu des nouvelles générations, qui a su dépeindre la société allemande des années 70 et 80, a réalisé d’incroyables portraits de femmes aux complexités multiples. Hommage à toutes ces femmes et à Fassbinder lui-même lorsque sur le plateau déjà bien encombré, les comédiens s’attellent à déposer ou scotcher au sol sur les marches les multiples visages de femmes filmées par le cinéaste. Pièce chorale portée par cinq comédiens à l’énergie redoutable qui pendant près de deux heures chantent, rient, gueulent, s’invectivent, souffrent, jouent à jouer, s’interrogent, constatent … Magnifique scène chorale, écho d’une des séquences du film Les Larmes amères de Petra von Kant, où les uns après les autres, vêtus de la même robe verte, des mêmes chaussures à talons argentées, de cette même petite fleur rouge autour du cou, les comédiens apparaissent un plateau dans les mains. Doucement, ils s’évertuent à piétiner le service à thé disposé sur ce dernier.

A tout détruire, comme le disait Fassbinder interrogé sur les événements de 1977. Et qui par peur d’être mal compris voire incompris, se rétractait juste après. Cette incompréhension liée à son travail ou aux événements sociétaux fut un des moteurs majeurs de sa démarche artistique. Illustration parfaite des conséquences de l’incompréhension par cette phrase de Pier Paolo Pasolini citée dans le livret de salle : « La mort n’est pas dans la non-communication mais dans le fait de ne plus pouvoir être compris. »*Malgré quelques postures quelque peu culpabilisantes et donneuses de leçons dans ses intentions et intonations, notamment lors du dernier monologue de Stanislas Nordey, et certains effets un peu trop appuyés avec les chansons et la sonorisation des voix notamment, Je suis Fassbinder touche par son intelligence et son énergie. Par cette envie de faire un théâtre actuel, posant des questions essentielles sur ce qui meut nos sociétés et ce à quoi elles doivent faire face.

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Photo © Jean-Louis Fernandez

*Poesia in forma di rosa, in Pier Paolo Pasolini, Avec les armes de la poésie…

Et plus si affinités

Pour en savoir plus sur Je suis Fassbinder, suivez ce lien :

http://www.colline.fr/fr/spectacle/je-suis-fassbinder

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