Spectacle / MA Scène Nationale – Montbéliard : Ars Numerica comme un laboratoire d’avant-garde

« Le mieux être n’est pas chiffrable » nous expliquait Yannick Marzin lors de sa présentation de MA Scène nationale – Montbéliard et de la politique culturelle que ce projet met en action au quotidien.

Pas chiffrable peut-être mais constatable de visu, il y a de fortes chances, non ? Sachant qu’on n’est jamais mieux informé que par soi même, autant aller directement sur site pour observer le travail effectué sur le terrain. Le festival ARS Numerica nous en fournit l’occasion qui se déroule du 29 octobre au 16 novembre sur l’ensemble de l’agglomération.

Ars Numerica investit Montbéliard

Expositions, ateliers, concerts, spectacles, le festival oscille entre rétrogaming, vidéo, théâtre, cinéma, danse, mime, et photographie pour réfléchir sur la manière dont les technologies reflètent la réalité du monde et des émotions, séparent ou rapprochent les êtres, inventent le lien social. Impossible de tout voir il faut choisir et c’est sur les spectacles que notre attention va se concentrer car ils plongent acteurs et spectateurs dans le rapport direct au cybernétique dans le déroulement d’une histoire à raconter/appréhender.

Aussi nous débarquons sur site le lundi 4 au soir à la gare TGV qui se dresse en pleine campagne, bâtiment moderne couvert de lames de bois (nous voisinons le Jura) pour découvrir la cité des ducs de Wurtemberg plongée dans la nuit. Longeant le haut château ducal, berceau de la Renaissance alémanique, nous dépassons le centre ville pour nous rendre à la Scène Numérique, située au cœur du pôle multimédia Numerica de Franche-Comté.


Montagne 42 – Teaser – nov. 2013 par hanasanstudio

Montagne 42 – Florent Trochel

Dans cette salle dédiée à l’exploration des passerelles arts du spectacle/arts numériques et pensée comme un laboratoire scientifique et technologique, nous assistons à Montagne 42, création d’une pièce conçue par Florent Trochel. Plasticien, réalisateur et metteur en scène, l’artiste a filmé nombre de documentaires consacrés à des chorégraphes ou des metteurs en scène. Il mêle ici narration scénaristique et récit dramatique pour porter le discours de son héroïne, en quête d’un père qu’elle a perdu lors d’une expédition spatiale.

Transmission de la mémoire, définition de l’individu, poids des racines : la jeune femme qui raconte le parcours de son géniteur n’a d’autre matérialité que son reflet sur un écran, tandis que les personnages de son histoire évoluent en chair et en os devant nous sur un espace de jeu délimité par un drap blanc. S’y déjouent des formes lumineuses comme autant de lucioles devenues synapses ou influx électriques au gré d’une musique aux accents décomposés.

La quête personnelle s’appuie ici sur la dérive d’un système, chacun en recherche de réponses inadaptées car les questions posées ne sont jamais les bonnes. L’écriture de Trochel, qui confronte volontairement dialogues autistes et monologue logorrhée, explore la vacuité du langage tandis que la mise en scène, de toute beauté dans cette sculpture d’ombres et de lumières, annule les limites et érige cette Montagne 42 mythique en nouvel El Dorado à conquérir comme une Terre Promise, un au delà salvateur.

Qui a peur du loup ? – Christophe Pellet

Nous sommes le mardi 5 novembre, il est 14h30 et nous continuons notre voyage à L’Arche, salle de Bethoncourt avec un spectacle dédié aux jeunes publics. Dans les gradins des collégiens, qui vont faire silence absolu pour apprécier cet apologue sur le passage à l’âge adulte. Dimitri est un petit garçon dont les parents sont absents, le père à la guerre, la mère domestique dans un autre pays. C’est une amie de la famille qui s’occupe de lui avec bien des difficultés car l’enfant est malheureux, perdu et forcément indocile.

Dans un univers indéterminé que caractérisent la sauvagerie et la violence, Dimitri s’évade comme il peut avec son skate ou sa camarade, qui dessine des animaux sauvages car les hommes ne l’inspirent guère. Mais d’évasion en évasion, de rêves en jeu, il va falloir grandir, … et c’est en loup que le petit garçon va s’épanouir. Un totem chargé de sens, n’est-ce pas ? Enfermé dans l’espace clos d’une maison aux parois de verre, l’enfant semble déjà en cage, rêvant d’ailleurs et de grands espaces, de liberté, peu importe le prix.

Ici les projections et les effets numériques abolissent soudain l’espace scénique pour l’ouvrir sur un hors champs onirique où Dimitri retrouve ses parents et se réconforte, s’absorbe et se dissout. Les effets sont saisissants pour ne pas dire effrayants, qui nous plongent brutalement dans la guerre ou la détresse de la solitude, les tourments intérieurs, les doutes, l’influx des mutations, le courage également d’affronter son être profond et de l’assumer.


CHAMBRE 209 TEASER MONTBELIARD par cie-sylvain-groud

Chambre 209 – Sylvain Groud

C’est le dernier spectacle que nous verrons de ce parcours en terre dramatico-numérique et il s’agit ci d’expression corporelle, de danse contemporaine, de mime, de performance sportive également. Chambre 209 s’est structuré lors du séjour de Sylvain Groud en maison de retraite. Le danseur chorégraphe a bâti sa réputation en investissant des lieux surprenant comme un supermarché ou une forêt. Une danse à l’extrême de notre rapport à l’espace et à la société, qu’il a peaufiné en grande partie à MA Scène Nationale dont il est un artiste associé fidèle et prolixe, qui n’hésite pas à intervenir en lycée, collège ou en soins palliatifs également.

Ce soir aux Bains Douches, c’est la deuxième version de Chambre 209 qu’il interprète. Au centre d’une salle dépourvue de sièges, une pièce ouverte aux quatre vents, dont les lames des volets constitueront à la fois les parois amovibles, les barreaux de fenêtre, les méandres de nos psychés, les rideaux de protection des salles de coin, le linceul des morts. Sylvain Groud va activer ces murs si légers, infranchissables et transparents comme autant de symboles de l’isolement des personnes âgées dont il dépeint ici la détresse, de même le statut délicat et fragile du corps soignant, l’errance des familles face à la lente déperdition de leurs proches vieillissants.

On reste confondu devant la maîtrise du corps, la qualité de cette danse tissée de révolte, d’adrénaline, d’abandon, de tendresse, de souffrance. Sylvain Groud fait vivre cet espace et nous y positionne, comme autant d’acteurs d’une pièce qu’un jour nous vivrons. Il nous y prépare, nous réconcilie avec nos peurs er nos deuils, nous entraînant d’une pirouette foudroyante vers la lenteur étudiée d’un bras qui entoure et protège, un regard posé doucement, un murmure réconfortant, une poigne ferme mais nullement contraignante. Pas ou peu de musique, une ombre qui se dessine, des voix éraillées, le souffle qui s’accélère avec l’urgence, … ce ballet réactive le lien et l’échange avec autant de douceur que de conviction.

Trois spectacles donc et une conviction : cette programmation ne s’appuie sur aucune concession, aucune facilité. D’entrée, le niveau est très exigeant, très pointu, et c’est au spectateur de s’adapter, de se laisser séduire, de s’oublier et d’appréhender le spectacle proposé sans a priori ni exigence, puisqu’ici nous sommes très souvent dans l’expérimental. Et force est de constater que le public de Montbéliard se prête au jeu avec un grand sérieux et beaucoup de concentration.

C’est qu’il s’agit ici d’impliquer les spectateurs, tout comme avec les ateliers des Vacances créatives ou l’exposition Super players, pensée comme un parcours ludique et sportif où des jeux vidéos détournés offrent autant d’épreuves drolatiques reposant sur la force du groupe. Tisser du lien, encore, toujours et faire réfléchir à l’importance de ces échanges en continu comme une force essentielle, une richesse : voici le véritable enjeu à l’œuvre dans ARS Numerica, et le défi est ici relevé.

Et plus si affinités

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