Spectacle / Le jeu de l’amour et du hasard : « volontiers un bel homme est fat »

Il y a quelques jours à peine, Clotilde chroniquait La Fausse Suivante mise en scène par Nadia Vonderheyden  pour le très lyonnais Théâtre de la Croix Rousse. Et sa problématique portait sur le grand débat inhérent au marivaudage : Devenir quelqu’un d’autre ?

Ironie du sort, pour célébrer l’anniversaire de Molière ce 15 janvier 2013, France 2 n’a pas trouvé mieux que de diffuser Le jeu de l’amour et du hasard joué à La Comédie Française. Une lecture signée du metteur en scène d’origine bulgare Galin Stoev qui s’interroge fortement sur la difficulté à rester soi-même en situation de coup de foudre affectif.

Le jeu de l’amour et du hasard : nous y avions consacré une « love letter », tant cette pièce est une fine analyse des emportements et des errances provoqués par l’attirance amoureuse. Silvia refuse d’épouser à l’aveugle Dorante que son père lui destine tout naturellement. Sa raison ? Elle s’en axplique dés les premières répliques à Lisette, sa servante :

Tu ne sais ce que tu dis ; dans le mariage, on a plus souvent affaire à l’homme raisonnable, qu’à l’aimable homme : en un mot, je ne lui demande qu’un bon caractère, et cela est plus difficile à trouver qu’on ne pense ; on loue beaucoup le sien, mais qui est-ce qui a vécu avec lui ? Les hommes ne se contrefont-ils pas ?

« Volontiers un bel homme est fat » ajoute cette demoiselle ô combien observatrice, sage, et méfiante, désireuse de préserver son intégrité et sa sécurité, son bonheur enfin. Notre désir à toutes, en somme. Et à tous, puisque Dorante affiche les mêmes dispositions. La suite on la connaît, les domestiques prennent la place des deux maîtres, pour permettre à ceux-ci de s’observer, va s’en suivre un quiproquo cocasse où finalement chacun retrouve sa chacune.

Un simple marivaudage ? Un manifeste féministe avant l’heure ? La mise en scène de Galin Stoev nous propose une approche plus intimiste, mettant en exergue le désarroi de quatre êtres frappés par l’amour, au moment où ils s’y attendent le moins et qui perdent intégralement la tête et le contrôle. Et cherchent à le récupérer à tout prix, à s’en rendre malades. Hystériques. A en hurler.

Si Arlequin et Lisette sont freinés par le mensonge d’un rang social usurpé malgré eux et qui les embarrasse vite, Dorante et Silvia sont quant à eux empêtrés dans cet élan si peu conforme à la retenue de leur éducation, mais qu’autorise leur statut d’inférieurs. Domestiques, ils ne sont plus en représentation sociale, et cette perte soudaine des carcans les perturbent et les révèle malgré eux. Désarroi total qu’ils refoulent comme ils peuvent sous le noir de leurs habits à moitié défaits.

Et dans l’histoire, une victoire presque KO du beau sexe, Lisette affublée d’une perruque et d’une robe à panier qui augmentent ses dimensions, Silvia qui surplombe la situation du haut de ses talons hauts noirs de dominatrice : toutes deux mettent ces messieurs au tapis d’un regard, … et se retrouvent bien embarrassées de ces prises du cœur qu’elles n’ont pas prévu sur leur carnet de bal. Et de se laisser prendre à leur tour, petit à petit.

L’amour à l’œuvre donc  dans un décor construit comme un mix de pavillon chinois, d’appart cosy et  de loft suédois, dont les cloisons amovibles symbolisent le labyrinthe où se perdent ces petits rats de laboratoire qui testent sur eux-mêmes les élans du cœur. Avec une émotion rare, portée par des acteurs d’une justesse délectable, d’une sincérité troublante et touchante :  Alexandre Pavloff en Dorante, Léonie Simaga en Silvia, Pierre Louis-Calixte en Arlequin, Suliane Brahim en Lisette, à eux quatre, ils échappent aux outrances dictées par une pièce qu’on a si souvent jouée … et surjouée, et ils apportent cet air du temps propre au « je t’aime moi non plus » ambiant.

 

Et plus si affinités

Pour voir ou revoir la pièce :http://www.france2.fr/videos/75534021

http://www.comedie-francaise.fr/spectacle-archive.php?s=7&spid=285&id=539