Scandale : « Tu veux réussir ? Écarte les cuisses, ne fais pas de vagues et souris. »

Soirée des Césars 2020 : Roman Polanski est récompensé comme meilleur réalisateur. Outrée, Adèle Haenel quitte la salle en signe de protestation, suivie par plusieurs participants. Suivent une tornade de commentaires sur les réseaux sociaux, soutenant, critiquant, conspuant, s’interrogeant. Comment a-t-on pu en arriver là ? Le film Scandale apporte peut-être, sinon une réponse, du moins des clés de compréhension.

Droit de cuissage médiatique

Initialement baptisé avec raison Bombshell, le film de Jay Roach revient sur la chute du tout puissant fondateur de Fox News, Roger Ailes. Accusé de harcèlement sexuel par plusieurs de ses employées dont les journalistes vedettes Gretchen Carlson et Megyn Kelly, cette figure incontournable des milieux conservateurs et des médias américains sera finalement remercié par Rupert Murdoch avec à la clé 40 millions de dollars de dédommagement. Dans la très puritaine Amérique, on ne plaisante pas avec l’image de marque, encore moins quand elle est entachée par des histoires de fesses.

Histoires de fesses étendues à l’échelle d’un véritable système de droit de cuissage. Les donzelles qui prétendent devenir présentatrices vedettes chez Ailes doivent mettre la main, la bouche et le reste à la pâte et à la braguette. C’était valable avant la création de la Fox, autant dire qu’arrivé au sommet du pouvoir médiatique, ce tyran paranoïaque enivré de puissance ne va pas arrêter ses ardeurs, loin s’en faut. Il généralise même le process, partageant son harem avec d’autres pontes de la boite, qui ne se montrent guère farouches. Et ces dames ? Elles n’ont guère le choix.

L’américain moyen

C’est soit la promo canapé forcée soit la porte, avec en prime un blacklistage particulièrement délétère dans ce pays où le travail est tout et la couverture sociale rien, avec à la clé un Roger Ailes qui a le bras très long et peut détruire une carrière en un coup de fil. Toutes et tous le savent, dans les différents services, c’est l’omerta. Si Ailes dévisse, quid de l’avenir de la chaîne ? C’est lui qui l’a bâti, la fait tourner, génère son succès. Il saute, tout s’effondre. Lui aussi le sait, et se permet tout, avec une grossièreté qui laisse sans voix. Dans ses bureaux, la femme n’est rien sinon un repoussoir aux longues jambes, aux seins fermes et aux cheveux blonds.

Jupe et décolleté obligatoire, maquillage de rigueur avec le bashing constant des présentateurs masculins qui malmènent leurs collègues à grand renfort de remarques machistes absolument insupportables. Une certaine vision de l’américain moyen, en somme. Mais tout est éphémère. Maltraitée au-delà du tolérable, fichue à la porte après avoir été infantilisée, insultée, reléguée dans des émissions subalternes, Gretchen Carlson ouvre le bal des accusations, preuves à l’appui. Suit la très controversée Megyn Elly, correspondante à la déontologie problématique mais néanmoins une star de la chaîne. Et toutes les autres.

Une certaine conception de la loyauté

Ces autres sont incarnées dans le film par le personnage de Kayla Pospisil. Ce sont donc trois générations de femmes qui vont faire volte face pour dénoncer un système qui exploite la gent féminine tant qu’elle est jeune et séduisante, puis s’en débarrasse quand elle a dépassé un certain âge. Odieux. Et symptomatique d’une mentalité bien particulière, d’une vision. Car Roger Ailes pas un instant n’envisage qu’il a tort, qu’il exagère, il croit sincèrement aider ces dames en mal de reconnaissance en boostant leur carrière contre services sexuels rendus par « loyauté ».

Jon Lithgow oriente son interprétation dans ce sens, avec pertinence. De même Nicole Kidman, Charlize Theron et Margot Robbie qui prêtent leurs traits à ces trois Parques, mettant en lumière un logique digne des favorites du Grand Siècle : l’ancienne sultane destituée, la glorieuse star à son apogée et la jeune ambitieuse en mal de succès. Très intelligemment, les actrices restent dans un registre très sobre, sans surjouer, ou exagérer le côté traumatique. Subtiles, elles laissent entendre avec raison que ces femmes sont victimes d’une norme, d’un fait socialement accepté de tous.

Un modèle, une référence, une évidence

« Tu veux réussir ? Écarte les cuisses, ne fais pas de vagues et souris. » C’est d’autant plus efficace que toutes sont issues d’une éducation conservatrice où la femme n’a finalement qu’un rôle représentatif. Et le film l’évoque parfaitement, quitte à alimenter un malaise constant. Moins détaillé que la série biographique The Loudest Voice, plus axé sur le parcours et la personnalité de Ailes, Scandale, en se concentrant sur le statut de la femme en milieu foxien ultra-phallocratique, donne à voir une réalité atroce, qu’on retrouve également dans les récits de Kenneth Anger sur Hollywood ou dans Feud : Bette vs Joan.

Pire, le film de Roach met en évidence la manière dont ce comportement est valorisé, présenté comme un modèle, une référence, une évidence. Une instrumentalisation qui a pris toute son envergure dans l’élection de Trump. On s’étonne encore de son accession au pouvoir alors qu’il s’affiche comme un mâle dominant, proférant de véritables obscénités et écrasant les femmes de son mépris ? On n’arrive pas à saisir comment des Harvey Weinstein, Jeffrey Epstein et consort ont pu agir comme ils le firent ? Comment des gamines ont pu se faire abuser, violer par des réalisateurs, des producteurs, des hommes politiques, sans jamais réagir ni porter plainte ? On comprend mieux pourquoi après avoir vu ces images. Et ce n’en est que plus révoltant.

Et plus si affinités

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