Scala de Milan / La Traviata : “Verdi, Bridget Jones m’a tué !”

7 décembre 2013, lancement en grande pompe de la nouvelle saison dans ce temple de l’art lyrique qu’est la Scala de Milan. Pour l’occasion, ARTE, en charge de la retransmission du direct, met les petits plats dans les grands et balance un teaser somme toute très réaliste, puisqu’assis devant leurs écrans de télé, ses spectateurs échapperont aux tenues de gala, aux talons hauts, aux attentes et au prix exorbitant des places (plus de 200 euros en loge zone 1) pour assister à cette Traviata inaugurative … et contestée.

Car, choisie pour célébrer le bicentenaire de Verdi, cette lecture opérée par le metteur en scène Dmitri Tcherniakov ne va pas faire que des heureux auprès des puristes qui constituent cette audience réputée pour son exigence. Et si la diva allemande Diana Damrau sortira de l’aventure couverte de fleurs ainsi que le chanteur serbe Zeljko Lucic, interprète de Germont père, on ne peut en dire autant du metteur en scène qui s’attire les huées ainsi que le ténor Piotr Beczala dans le rôle d’Alfredo et le chef d’orchestre Daniele Gatti.

Pourquoi ce chahut ma foi car somme toute, et à quelques flanchouillages près, la prestation proposée, sans être des plus flamboyantes (bye bye la Callas dirigée par Visconti, les temps ont changé et on ne donne plus dans l’anthologique, c’est certain) est tout de même honnête. Et si il y a ici quelque chose qui devrait nous gêner, c’est l’évidente santé qu’affiche cette fleurissante cantatrice à la blondeur solaire et aux formes généreuses antithétiques de la lente décomposition phtisique qui devrait consumer son héroïne.

Alors quid de ce mécontentement … sinon une mise en scène moderniste qui dépoussière le mythe, comme toute bonne mise en scène qui se respecte ? Et ici le metteur en scène russe de situer cette tragédie amoureuse de nos jours, dans un univers débridé qui n’est pas sans rappeler le milieu des nouveaux riches slaves, du reste dépeint dans le Mademoiselle Julie de Strindberg dirigé par Thomas Ostermier. Dans la même mouvance que son collègue berlinois, Tcherniakov gomme les faiblesses de sa Traviata pour en faire une forte femme dévorée d’un amour qu’elle s’était juré de ne plus jamais ressentir.

Et Dieu sait de quoi les femmes sont capables dans ces cas-là ! Au finish, ce n’est pas tant de phtisie que Violetta meurt que de dépression, quand on la voit errant au dernier acte, emballée dans sa couette, entre boites de médocs et bouteilles d’alcool, dans son appart vidé par les créanciers. Ecrasée par le système, méprisée et humiliée par cet amant dont elle a préservé la réputation en sacrifiant sa relation, son équilibre, sa sécurité et sa santé. En regardant cette fille dévastée au milieu de son salon en ruine, on pense immédiatement à Bridget Jones pleurant son Marc Darcy à coup de glaces, de vidéos débiles et de whisky.

Sauf que ça se finit beaucoup plus mal, et que les fleurs et les gâteaux d’un Alfredo accouru trop tard après avoir compris sa bévue n’y feront rien. C’est là que la mise en scène de Tcherniakov prend tout son sens, dans ce côté perdu du héros complètement dépassé par cette volonté absolue de le préserver, de le protéger, allant jusqu’à l’effacement de soi. Sacrifice féminin oblige, sous la pression sociale d’interdits et de règles complètement désuètes ! C’est probablement ce regard qui a dû quelque peu embarrasser le ténor, car on sait que les chanteurs abordent habituellement ce rôle d’Alfredo sous un angle plus romantique et plus dominant à la fois.

Or ici c’est la perte totale de contrôle qui ressort : Alfredo n’a aucune prise sur cette fille, qui décide de son sort et l’assume sans regret, presque monstrueuse dans son abandon d’elle-même et le jeu du ténor dans les dernières minutes, complètement paumé, maladroit et impuissant à en devenir caricatural, vaut largement ces premiers instants de rencontre où la complicité mutine et joueuse se tisse entre les deux jeunes gens lors du brindisi. Les ultimes mesures de l’opéra sont symboliques : la servante Annina, ici interprétée par la très appréciée Mara Zampieri, vire ces messieurs de la chambre funèbre, d’un geste sans appel qui signifie : « Dehors, vous avez fait assez de dégâts comme ça, sans en plus vous offrir le luxe d’une bonne conscience auto flagellatoire sur le cadavre de Violetta ».

Cette conclusion annule toutes les images d’Epinal victimisantes de la Traviata qui ont pu être produire jusqu’ici, pour y substituer la force d’une Emma Bovary agonisante par le poison, le suicide de la très russe Anna Karénine. Des héroïnes fortes parce que réalistes. La chose n’a pas dû plaire certes, qui fracasse nos perceptions bien pensantes d’une Violetta pardonnée et absoute de par son trépas, mais elle a le mérite de camper un personnage de maîtresse femme face à un homme tout en nuances et en fragilités.

Et plus si affinités

A revoir pendant un mois sur Arte Live Web pour vous faire votre opinion :

http://liveweb.arte.tv/fr/video/La_Traviata_a_la_Scala_de_Milan/

 

 

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