Les Rustres au Vieux Colombier : Goldoni ou l’angoisse risible de la liberté

Affiche_Les-Rustres_Comedie_Francaise_@loeildoliv

Grand adepte de Molière, Goldoni s’en inspira pour dépeindre les excès d’une société vénitienne dont le XVIIeme siècle ponctua la lente déchéance dans une frénésie de carnaval et de plaisirs scabreux. La Trilogie de La Villégiature, L’Impresario de Smyrne, La Locandiera, La serva amorosa, Il Campiello … la Comédie Française a plusieurs fois affiché les œuvres les plus marquantes de ce dramaturge prolixe, au trait sûr et satirique, qui sut si bien camper la vie de ses contemporains. Les Rustres n’était jamais entré au répertoire de la Grande Maison ; avec la mise en scène de Jean-Louis Benoit, c’est désormais chose faite, et bienheureuse car son approche par bien des aspects positionne la pièce comme une reflet de notre époque.

Ils sont donc quatre, riches, convaincus de leur supériorité, totalement asociaux, impolis récurrents et proprement imbuvables : les rustres, qui tyrannisent femmes et enfants, les cloîtrant par peur de ce monde extérieur qui va son chemin naturel vers le progrès et les Lumières du XVIIIeme siècle. Transis d’angoisse devant cette modernité dont ils ne savent que faire, ils se replient sur eux-mêmes avec une férocité stupidité que Goldoni le malicieux s’amuse à tourner en ridicule.

657627_IMG_167073_HR

D’un côté les hommes drapés dans leur autoritarisme crasse, de l’autre leurs épouses qui vont battre le vent de la révolte, menées bille en tête par Siora Felice, qui a su dompter son Canciano de mari, et va ramener les trois autres grincheux à de meilleurs sentiments, après moult péripéties. Déclencheur et moteur de la crise salvatrice, le mariage de la fille de Lunardo avec le fils de Maurizio : les deux fiancés ne se sont jamais vus, enfermés qu’ils sont par leurs pères, ces dames se chargent donc d’organiser une rencontre secrète, … qui bien vite va tourner mal, entraînant une tornade de folie et de rebondissements à se tordre.

838973-les-rustres

Car ces messieurs, à l’instar des héros de Molière, se gargarisent de leurs principes, et ne sont pas prêts à faire la moindre concession, pour notre plus grand plaisir de spectateurs … et un soupçon de malaise entre deux rires. C’est que nos petits personnages évoquent irrésistiblement les réflexes communautaristes à l’oeuvre dans notre propre temps. « Et tout ça, c’est la faute de la liberté ! » La réplique est ô combien ambiguë, et les quatre tyrans domestiques, drapés dans cette conviction, font écho à certains discours qui persistent encore, et tendent à se répandre de nouveau.

1179836_des-rustres-en-liberte-a-la-comedie-francaise-web-021519945686

Jean-Louis Benoit souligne cette universalité du propos en parsemant sa mise en scène d’anachronisme, une machine à coudre, un fusil de chasse, une cravate, des ustensiles de cuisine, qui introduisent une petite touche années 40 dans cet univers de tricornes et de robes à panier. D’un seul coup l’Entre Deux guerres montre le bout de son nez, avec sa lente progression vers le fascisme. C’est vrai que nos petits personnages par certains côtés annoncent la dramaturgie de Pirandello, ils cousinent également avec les figures d’Edouard Bourdet.

Les-Rustres

Dans un décor d’une sobriété stalinienne, les facéties des quatre rustres et de leurs proches ressortent comme dans un film muet. L’interprétation est impeccable, on notera tout particulièrement la prestation de Christian Hecq, qui balance entre la comedia dell’arte et la bande dessinée. L’ensemble est à la fois drôle, intelligent, fabuleusement vivant, tandis que les répliques claquent avec une vigueur toute italienne, dans une traduction qui respecte les tics de langage typiques de l’idiome vénitien : un régal !!!

Et plus si affinités

Pour en savoir plus sur la pièce cliquez ici.

Commentaires

commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.