Rue des Martyrs : Patrick Eudeline au cimetière des souvenirs

Nous avions laissé Patrick Eudeline avec sa jolie garce Vénéneuse datée de 2013, sidérés par le style si affûté, la désespérance de cet auteur en quête de résilience. Erreur que de vouloir s’éloigner : on ne lâche pas une écriture aussi délicieusement cruelle avec elle-même. Du coup je replonge avec Rue des Martyrs antérieur de quatre ans, certes, mais tout aussi déstabilisant pour le pire et le meilleur.

Cette rue des Martyrs, c’est celle que descend Chouraqui, en quête de ses chers fantômes, Jérôme et Gudule, ses potes d’adolescence, quand les sixties avaient de la classe, du chien, du mordant et tous les espoirs, tous les excès en perspective. Jérôme, le minet parigot, amoureux du rock, parqué sur la voie de garage de la variété française, Gudule, la pauvre petite fille riche qui s’abîmera dans la came. Et lui Chouraqui, rejeton d’une famille juive aisée dont il dilapide l’argent, ratant consciencieusement toute chance d’exprimer ses talents.

Eudeline suit le trio à la trace, flairant leur piste comme un chien assoiffé de regrets et de remords. Dans leur sillage, le temps qui passe, depuis les yéyés jusqu’au punk, avec doucement tout un art de vivre qui s’efface, les yeux de biche et les talons aiguille, les petites pépés bien sapes, les mecs aux allures de milords. A l’heure du Swinging London, du rock en émergence, ces trois gamins tout droit sortis du film de Carné Les Tricheurs vont irradier puis décliner, gagnant à chaque descente leur place au paradis des légendes urbaines.

Dans ce roman attachant ô combien, qu’est-ce qui est le plus émouvant ? La course à l’abîme ? La pureté de sentiments qu’on dégueulasse volontairement de peur de les subir ? Cette incommensurable tristesse devant les ruines mirifiques du passé, le présent qui n’a plus de saveur, le sentiment profond de ne plus avoir de place qu’au cimetière des souvenirs ? Ou la fierté d’avoir participé à la constitution d’un socle culturel, une époque incontournable qui sert de transition vitale et tragique ?

Pas de réponse, sinon le néant, et ce goût amère des illusions perdues, des occasions avortées, porté au pinacle comme une nourriture spirituelle.

Et plus si affinités

http://www.grasset.fr/rue-des-martyrs-9782246679011

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