Roméo et Juliette – Thriller médiatique : réseaux sociaux vs. étoiles contraires

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« Roméo et Juliette ? Aujourd’hui ? Mais avec internet, les smartphones, Facebook et Twitter, jamais ça n’aurait jamais fini comme ça, jamais ! » Ah oui ? Connexion à outrance, ultra médiatisation, omniprésence des réseaux sociaux, … et si les nouvelles technologies, les nouveaux modes de communication qu’elles engendrent, au lieu de fluidifier leurs échanges, avaient activé la chute des amoureux tragiques les plus célèbres de l’humanité ? C’est le postulat qui sert de socle à la mise en scène orchestrée par Anne Barbot, Alexandre Delawarde et la Compagnie Narcisse. Et le résultat est … édifiant. A plus d’un titre.

Ce n’est pas la première fois que des metteurs en scène s’ingénient à parachuter Shakespeare au coeur de la modernité médiatique. Rappelons-nous que c’est une présentatrice télé qui endosse le texte du prologue dans la version filmée de Baz Luhrmann. Quant à Ariane Mnouchkine elle donne la part belle à l’hypnose audio visuelle dans sa lecture de Macbeth. Shakespeare décidément se marie bien avec les NTIC. Barbot et sa troupe poussent néanmoins la logique jusqu’à l’absurde, revisitant le drame des amants de Vérone à la lumière de la désinformation inhérente aux cybermédia.

Visuel-ROMEO_JULIETTE©Atelier Marge Design (Atelier Chévara)BD

Buzz, vidéos virales, textos révélateurs, hoax, toutes les dérives dont nous abreuvent les faits divers et les organes de presse adossés à leur version internet sont ici évoqués pour donner à l’histoire malheureuse de cet amour avorté la dimension d’une sordide affaire de mœurs. Avec intelligence, pertinence, un sens évident du texte original, la Compagnie Narcisse s’emploie à éclairer l’intrigue tissée par le Barde d’une autre façon : tournures contemporaines, scènes déplacées, significations repensées, rythmes, l’ensemble de l’oeuvre prend ici une cadence incroyable, qui fait plaisir à voir car jamais elle ne transgresse ni trahit, même quand il s’agit d’ajouter une séquence de télé réalité, un show filmé, un débat houleux.

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Mission réussie haut la main et véritable exploit d’écriture, car il est toujours périlleux de toucher aux édifices shakespeariens, sans risquer le ridicule ou la lourdeur. Ici rien de semblable. Coup de fouet incontestable pour cette pièce maintes et maintes fois jouée. Exubérances des soirées people, sunlights des plateaux télé, frénésie des salles de rédaction, tous les supports y passent depuis la radio jusqu’au webmag. Les personnages galopent d’une nuit de nightclub à une scène de crime, dans les halos aveuglants des flashes de paparazzi. Que deviennent les deux amants dans ce tourbillon de faux semblants bling bling faits pour épater la galerie par une surenchère de paillettes qui dissimule à peine une violence quotidienne intolérable ?

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Ma foi, ils essayent de vivre leur idylle avec bien plus de difficultés encore que leurs ancêtres du XVIeme siècle. Terreur et pitié devant leur course à l’abîme rendue insoutenable par la surenchère de moyens de communication qui les détourne toujours plus du bonheur. Dans un décor d’une simplicité astucieuse, ils font pale figure face aux caméras, aux câbles, à la régie qui encombrent le plateau, et doivent se réfugier sur l’espace neutre de canapés blancs où ils vont se confier, s’étreindre et mourir, dans le chaos général, jusqu’à l’incompréhension totale. Et de bout en bout de ces deux heures quinze haletantes, des clichés qui nous saisissent, nous horrifient. Plans rapprochés sur des bagarres de rue, focale sur le corps sanglant de Tybalt en salle d’autopsie, Juliette soit disant morte entourée de techniciens de la police scientifique, tandis que sa mère hurle en tentant de ranimer sa fille inerte …

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Au paroxysme, c’est un Roméo hagard, devenu l’ennemi n°1 qui déboule au cimetière où repose sa femme, bousculant la foule en pleurs venue se recueillir devant le mausolée entre bougies, peluches et dessins. Des images d’une tristesse infinie, subitement réinvesties de leur pouvoir d’horreur. Le chagrin et la pitié … Cyber catharsis audiovisuelle, gâchis total, incommensurable, impardonnable perte dont nous mesurons la force de frappe en entendant le public de la salle Jacques Brel de Pantin se récrier devant ce spectacle navrant. Des gamins, des scolaires, pour la plupart issus de ce 9-3 tant décrié, qui vivent ces réseaux sociaux au jour le jour du harcèlement, du voyeurisme le plus vil, du populisme le plus abject … et qui se prennent soudain Shakespeare en pleine gueule, comme un boomerang, un bulldozer, un miroir tendu bien droit, sans concession, comme pour dire que depuis le XVIeme siècle rien n’a changé, que l’humanité est toujours aussi conne, qui sacrifie ses gamins sans même réaliser qu’elle piétine son avenir.

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Mais l’avenir ne se laisse pas faire. C’est un tonnerre d’applaudissements, une véritable ovation qui accueille les comédiens, tous excellents, venus saluer au terme de ce marathon. Bye bye les spectateurs compassés de la jet set intello parisienne, l’audience est ici survoltée et adhère au projet, car elle en comprend le sens, la langue, le message. D’un seul coup le théâtre retrouve son sens originel, édifier, ouvrir l’esprit, faire prendre conscience à tous, sans distinction de culture, d’éducation, d’origine sociale. N’en déplaise aux puristes, … Shakespeare aurait adoré.

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Et plus si affinités

Pour en savoir plus sur ce spectacle rendez-vous sur le site de la Compagnie Narcisse.

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