Richard III vu par Ostermeier : Shakespeare à la berlinoise ?

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© Arno Declair

Festival d’Avignon 2015 : tandis que d’une main la presse s’acharne sans ménagement sur Le Roi Lear d’Olivier Py, de l’autre elle encense le Richard III d’Ostermieir, consacré spectacle à ne pas manquer pour cette nouvelle édition. Étonnant car les deux mises en scène se font face, pour différentes raisons. Elles se veulent à la fois contemporaines et décalées, elles ont pour finalité de creuser ce qui tisse la folie d’un homme et ses dommages collatéraux, quitte à le mettre à nu au propre comme au figuré, elles interrogent la gestion du pouvoir par des personnalités qui n’en ont pas la carrure ni l’ambition. « Ni l’ambition ????? » Lear pourtant veut demeurer roi, quant à Richard III il balaie tout sur son passage pour saisir cette couronne qu’il désire avidement.


En avant-première à Avignon en 2015 : « Richard… par culturebox

Certes, certes … mais l’ambition de saisir n’est pas celle de gouverner. Et à ce niveau les deux héros ont ceci de shakespearien qu’ils sont en état de carence à ce niveau, l’un parce qu’il commence à être rongé par la vieillesse, l’autre parce qu’il est perclus de rancœur. Fous … doucement ils sombrent, et par moment on se demande si Lear surgi du cerveau du Barde sur le tard, ne serait pas une réminiscence du Richard de la jeunesse, écrit à l’aube d’une carrière promise au succès que l’on sait. Les deux mises en scène là aussi et presque par accident ébauchent cette filiation. Lear, … Un Richard III sans le handicap, qui aurait réussi à effacer la violence de la conquête, les meurtres, les conflits, pour couler sa vie de monarque … et tout briser dans la tourmente de ses vieux jours ?

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© Arno Declair

On peut se le demander quand on voit le héros contrefait d’Ostermeier enfin monter sur son trône, corseté d’une minerve pour enfin se tenir droit, mais nu néanmoins, … oui il y est, après avoir massacré ses frères, ses proches, lui le plus faible de la portée, dans cette apogée savoureuse qui le laisse muet. Car, Shakespeare le répète en boucle dans son répertoire, y être est une chose … mais pour en faire quoi ? Quel projet ? Quelle visée pour son peuple, sa terre, sa nation ? Que faire de cette puissance ? Rien. Car Richard n’est qu’envie, calcul, jalousie, destruction, mensonge, acteur qui feint, génial manipulateur des cœurs et des âmes, mais dont les paroles sont avortées de véritables intentions. Aucune projection, aucune visibilité sur l’avenir hormis cette frénésie de confisquer le pouvoir en supprimant tous les obstacles sur sa route. Quelle hécatombe … même ses neveux, petits sans défense, n’y survivront pas …

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© Arno Declair

Ils n’étaient pourtant pas si dangereux, et comme pour souligner cette faiblesse, Ostermeier en fait des poupées, des marionnettes, de pauvres jouets qu’on déplace, car un fils de roi n’a guère de poids en ce monde … Interprétation ? Justement interprétation. D’un texte traduit en allemand, dont les accents gutturaux se teintent d’une noblesse et d’une violence incroyable, passant de la tendresse au chagrin à la fureur en un mot, en une syllabe, les acteurs de la Schaubühne de Berlin se saisissent, avalant, intégrant chaque vers pour en restituer la profondeur avec une passion rare. On redécouvre ici la poésie si particulière de Shakespeare, dans la confrontation de Richard et de Lady Ann (émouvante Jenny König), dans le lamento du roi Edward (vibrant Thomas Bading) quand il apprend l’assassinat de son frère Clarence, dans la malédiction de Marguerite, reine déchue interprétée par Robert Beyer dont la sécheresse de ton trahit la souffrance de l’exilée.

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© Arno Declair

Au centre de cette danse macabre menée tambour battant dans un décor circulaire de bunker secoué d’accents techno et krautrock qui évoque étrangement les salles du Berghain, temple des nuits berlinoises installé au sein une ancienne centrale électrique, Richard III mène la danse, alternant séduction, colère et confession, qu’il prononce dans un micro pendant du plafond. Equipé d’une lampe led et d’une caméra, ce micro devient un miroir, une caisse de résonance pour ce mental malade qui investit les murs et les oreilles de sa conscience et de sa vilenie. Trouvaille pertinente que ce micro, à la fois connexion avec le vortex, outil de propagande, cordon ombilical et corde du pendu. Le seul véritable partenaire de ce dément à l’œuvre, incarné avec tant de sensibilité par un Lars Eidinger très inspiré, pour ne pas dire hanté par son rôle.

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© Arno Declair

Hanté ? Justement ce micro va permettre de solutionner l’une des principales énigmes de la pièce, à savoir la scène des spectres, victimes de Richard qui viennent le harceler dans ses cauchemars,s la veille de la bataille finale. Les metteurs en scène peinent à configurer cette séquence sans tomber dans l’invraisemblable ou le grotesque. Ici les victimes du sadique se rassemblent autour de sa couche et murmurent leurs vindictes dans ce micro comme ils le feraient à son oreille, tandis que leurs portraits blafards et mutants se répercute sur les parois lépreuses du décor. Effrayant mais si juste … le monstrueux ne s’en relèvera que pour périr, seul, abandonné de tous même de ses ennemis qui ne daigneront pas l’affronter dans un duel qu’il mènera seul … contre lui-même ?

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© Arno Declair

C’est l’ultime question que pose la lecture d’Ostermeier … et elle fait tout le prix de son analyse, car c’est ici ce dont il s’agit réellement : l’isolement mental, le renfermement sur une idée fixe, la perversion de l’échange humain jusqu’à son total anéantissement.

Et plus si affinités
http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2015/richard-iii

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