Rétrospective Bo Widerberg : Aladen 31, l’homme face à l’Histoire en marche

Nous en étions restés à Elvira Madigan. Tourné en 1969, Aladen 31 sort deux ans après : nous sommes en 1931, au 93eme jour de grève des dockers. Tandis que le ton se durcit avec l’arrivée des Jaunes, ouvriers engagés pour faire le travail et que les grévistes chassent manu militari avant d’en découdre avec la troupe, le fils d’un ouvrier et la fille d’un patron s’aiment dans l’anonymat. Une amourette qui se terminera par un avortement clandestin, alors que les grévistes ramassent les victimes de la fusillade au son funèbre des sirènes du port.

Bo Widerberg, ici, choisit de rester dans la sobriété, nous montrant les évènements, inspirés de faits réels, du point de vue des individus, suivant le quotidien de ces gens, alternant les incursions dans le monde ouvrier et l’univers bourgeois, confrontant les modes de vie, les attitudes, les gestes, les habitudes. Rapport à l’amour, à la nourriture, aux loisirs, sens de la famille, du groupe, de la fête … avec une grande douceur, une complicité totale avec ses acteurs, il s’approche des personnages, saisissant un regard, une émotion, une connivence.

Comme Elvira Madigan, Aladen 31 est tout en couleurs et en lumière, en proximité avec la nature, la campagne, le végétal, l’eau, l’air, les éléments. On y traite de nouveau du conflit opposant l’individu au groupe, la conscience personnelle au sens social. La scène où l’un des leaders de la grève est agressé chez lui par d’autres ouvriers pour avoir recueilli et soigné un Jaune est très parlante et met en exergue les tensions, la folie naissante dans ce type de situation. Pourtant le réalisateur jamais ne juge ses héros, qu’ils soient victimes ou bourreaux.

Quant à la séquence de fusillade, elle est pourtant proprement insupportable car elle évacue tout catastrophisme, tout spectaculaire. Pas d’effet de mise en scène, pas de gros plans symboliques comme dans l’escalier d’Odessa du célèbre film Le cuirassier Potemkine d’Eisenstein, pas de landau dévalant les gradins, rien de tout cela, juste des gens qui tombent, frappés par les balles, sans que les autres réalisent ce qui arrivent. Une semi panique, qui laissera place à une colère digne lorsqu’il faudra évacuer les corps.

Cette retenue, cette pudeur absolue constitue la force d’un film qui évacue les convulsions passionnelles de l’Histoire pour proposer un regard humain et raisonné, intériorisé. Widerberg s’interdit la facilité du voyeurisme, ancre son sujet dans une époque donnée par de petites allusions, le morceau de jazz que massacre une bande de copains, les prémisses d’une éducation sexuelle dont on découvre à peine les bienfaits en cette période, les gamins qui jouent « à l’avion », …

Il choisit de nous parler de la vie, et la fait d’ailleurs triompher dans les derniers instants de l’œuvre, parce que la nature le veut ainsi. Et que c’est la plus belle des victoires.

Et plus si affinités

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