Reflet d’artiste / Sylvain Groud : la danse, philosophie de l’émancipation


CHAMBRE 209 extraits par cie-sylvain-groud

Profil de pharaon, corps de puma, gestes de liane : nous découvrons Sylvain Groud alors qu’il interprète Chambre 209 dans le cadre du festival Ars Numerica. Un spectacle peaufiné en résidence avec MA Scène Montbéliard, accueilli par l’équipe de Yannick Marzin et ce n’est pas un hasard. Car ce genre de projet, chargé d’humanité, de questionnement sociétal et individuel, ne peut naître dans n’importe quel berceau culturel. Il lui faut le parrainage d’hommes et de femmes de spectacle prêts à prendre le risque de soutenir cette philosophie de l’émancipation qui fait cruellement défaut dans notre modernité victimisante.

Or l’émancipation est l’un des moteurs à l’œuvre dans les créations de Sylvain Groud, dans sa carrière même du reste, depuis qu’il est danseur. Et danseur il le devient ouvertement à l’âge de 17 ans, le fruit d’un hasard qui n’en est pas un, un pari avec une amie qui propulse ce gymnaste/boxeur/athlète émérite et discipliné à la barre, après s’être exprimé à la limite de ses forces sur les dancefloors des discothèques qu’il écume en quête de cette transe absolue apportée par le mouvement. Partout sur son passage, on lui demande s’il est danseur, or il ne connaît rien de cet univers, ni de ses codes : mais il « kiffe ». Et dés les premiers cours, c’est la révélation.

« Je me suis pris la danse en pleine poire » confesse-t-il, nullement étonné par la fulgurance de sa formation, car elle s’impose comme un élément naturel haussé au rang de passion lorsqu’il découvre Le Boléro de Ravel chorégraphié par Maurice Béjart, « cette surpuissance du corps », le travail de la ballerine Sylvie Guillem aussi, Maya Plisetskaïa, la diva russe avec qui il dansera du reste, Maguy Marin, In the middle de William Forsythe, et surtout Noces et Trait d’union de Angelin Preljocaj. Un univers auquel il s’identifie dans l’instant, et qu’il interprétera au final, car rien ne semble résister à ce garçon déterminé qui bosse pour payer ses cours, souvent en auditeur libre, avec en parallèle des études universitaires, sans pour autant suivre aucune stratégie ni plan de carrière.

Conservatoire de Pavillon sous Bois, de Bobigny, de Paris, diplôme de danse contemporaine du CNSMD, … toujours c’est la même histoire, il danse, apprend, s’impose, rafle les prix et les récompenses, on le remarque et on lui ouvre une nouvelle porte qui le conduit plus loin. Jusqu’à cette compagnie montée il y a dix ans et qui porte son nom, jusqu’aux nombreuses créations qui composent son répertoire et celui de sa troupe, des danseurs à qui il demande de nourrir leurs évolutions de leurs émotions les plus vives, de leurs blessures, de leurs peurs. Car avec Sylvain, on se met en danger, on s’offre, on se livre, on est dans le risque, il le dit, le revendique, l’exige. Là où généralement les chorégraphes réclament à leurs danseurs de laisser leurs soucis au vestiaire, Sylvain Groud alimente chaque prestation de ce terreau fertile des anxiétés et des réticences personnelles, dans une mise en péril volontaire qui prend des allures d’éventration symbolique, cathartique et théâtrale.


Zones Préoccupées (extraits) par cie-sylvain-groud

Ainsi Zones préoccupées, un solo qui se saisit de l’attentat du 11 septembre pour réfléchir sur notre rapport à l’horreur, et qu’il termine complètement nu « car on trouve sa capacité à être dans la rencontre avec l’autre, dénudé », ainsi Si vous voulez bien me suivre, qui restitue son expérience en milieu hospitalier comme une confession à plusieurs voix, ainsi L’invitation, qu’il acte en service de soins palliatifs, filmé par Grégoire Korganow dans l’intimité des chambres, le froid impersonnel des couloirs, cela afin de « mettre en place la plus grande vulnérabilité ». Pour lui, pour ses danseurs, pour ses spectateurs aussi, qu’il rencontre, qu’il confronte, qu’il englobe, qu’il intègre.

Chambre 209 nous avait frappé de ce point de vue : le public se retrouve acteur du ballet, placé en des points cruciaux de l’espace par Sylvain Groud avec une aisance et une tranquillité incroyables. Le phénomène n’est pas isolé dans le paysage de cet artiste, qu’on retrouve dans Collusion ou Music for 18 musicians : à chaque fois, le public accepte volontiers de franchir les limites sacrées qui séparent la salle de la scène pour venir s’y exprimer par le corps, à l’égal d’un danseur professionnel, dans un échange avec lui. Un acte de confiance qui abolit la distance avec l’artiste, les segmentations à l’œuvre en société, les logiques de classes, d’appartenance, les maladies et les pathologies pour s’adresser à l’humain.

La démarche prend une dimension supplémentaire en milieu hospitalier, quand il s’agit d’interagir avec le corps soignant, les malades, les familles. « On est tous des handicapés, mais ça ne se voit pas » précise le chorégraphe qui va à la rencontre de l’autre, en souffrance physique ou psychique. Pour soulager ? Non, Sylvain Groud refuse l’idée d’art thérapie appliquée comme une explication et une justification de son travail. Plus proche d’un Montaigne considérant l’égalité des hommes dans la maladie, Groud propose une danse de la vulnérabilité, des performances où il renvoie à chacun le reflet de son être, annulant ainsi radicalement ce sentiment d’être une victime, de supporter une fatalité.

Emancipation de nouveau et encore. Car ce danseur passionné qui a embrassé son art par nature, se veut un expérimentateur des limites du corps, sur lesquelles il réfléchit en ateliers avec des infirmières par exemple, pour comparer les gestes de soin avec ceux du danseur dans le porté du partenaire. Des réflexions qui assouplissent le quotidien difficile du personnel soignant et remettent en question son rapport aux savoirs acquis tandis qu’elles enclenchent le processus créatif chez Sylvain, suggérant de nouvelles performances comme autant de projets viraux, fondés sur cette action éminemment politique de sortir des plateaux et des scènes pour investir lieux de vie et de mort.

L’invitation from Nicolas Chopin-Despres on Vimeo.

Et questionner notre ère contemporaine avec un art qui se veut complet car il mobilise la danse, le mime, le texte, le verbe, la musique, la vidéo, la sculpture, l’architecture, pour « confronter le corps dansant à un univers inconnu où artiste et spectateur vont découvrir une nouvelle facette d’eux-mêmes. » En allant parfois très loin, quand Sylvain venu intervenir en soins palliatifs apprend l’agonie d’un patient avec qui il a déjà interagi et qu’il va aller saluer, dansant une ultime fois pour lui, au milieu de ses proches, pour l’accompagner dans ses derniers moments. Charron, passeur d’âme ? Sylvain parle plutôt de « syndrome de l’ange », une expression qu’on lui a souvent soufflée, et en l’entendant on pense au film Les ailes du désir de Wim Wenders, ces gestes de protection que les anges multiplient auprès des vivants pour les accompagner, gestes qu’on retrouve dans le film dédié à Pina Bausch.

Pas de hasard dans cette proximité qui vise à être d’utilité publique, bientôt à l’œuvre dans un nouveau projet intitulé Memento vivere, comme un pied de nez deleuzien à notre constante peur de mourir, peur qui nous empêche d’exister : « ayez peur de ne pas vivre ». La danse de Sylvain Groud est là pour nous le rappeler.

Un grand merci à Sylvain pour son temps, ses réponses, sa passion, sa flamme.

Et plus si affinités

http://cie.sylvaingroud.free.fr/spip/spip.php?page=sommaire&lang=fr

Commentaires

commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.