Picasso. Chefs d’œuvre ! : Picasso & Picasso

© Succession Picasso 2018

par Nicole Gabriel et Nicolas Villodre

Avant Picasso, Bleu et rose, après Picasso 1932, Picasso et la danse, Picasso-Picabia, le Musée Picasso [de] Paris présente une remarquable monstration-démonstration, Picasso. Chefs d’œuvre !, conçue par Emilie Bouvard et Coline Zellal, scénographiée par Hélène Lecarpentier et Aude Weinich (Agence Nathalie Crinière). Le titre, avec un point non définitif et un d’exclamation, n’est-il pas redondant ? Qui dit Picasso, dit en effet chef-d’œuvre, au singulier comme au pluriel. Même s’il n’a pas fait que ça, des chefs d’œuvre, osera-t-on penser.

Un des points intéressants de ce nouvel agencement de dessins, peintures, sculptures et gravures de l’artiste malaguène est de nous révéler quelque chef d’œuvre méconnu, sinon inconnu, pour reprendre le titre de la nouvelle balzacienne qu’il illustra personnellement de façon distanciée, pour ne pas dire conceptuelle, en 1931, afin de célébrer le centenaire de ce chef d’œuvre littéraire, en laissant son éditeur Ambroise Vollard piocher dans ses dizaines de dessins et en extraire les plus ad hoc. Le hasard, objectif ou aidé, comme disait Duchamp pour certains de ses ready mades, a voulu que Picasso puisse s’installer dans l’hôtel de Savoie-Carignan de la rue des Grands-Augustins où Balzac situe l’atelier du peintre Porbus, un des trois protagonistes de son mini-drame – le laconisme et l’abstraction du chef d’œuvre non reconnu et, de fait, déceptif peint par Frenhofer permettait de distinguer « dans un coin de la toile le bout d’un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme », le fétichisme du pied étant une paraphilie repérée par Freud et signifiée, notamment, par Buñuel dans L’Age d’or.

Si certaines pièces du corpus thématique n’atteignent pas au sublime qu’implique selon nous l’idée de chef-d’œuvre (Science et charité, 1897 ; Les Baigneuses, 1937 ; Le Faucheur, 1943, etc.), d’autres nous surprennent, nous épatent, nous réjouissent. En particulier, Femmes à leur toilette (1937), restauré de frais, éclatant, saturé de couleurs après la composition de valeurs (dans tous les sens du terme) une deuxième fois absente, mais que nous avons revue cet été à Madrid, Guernica (1937). Ce collage gigantesque, qui recycle les papiers peints et papiers découpés d’antan (des deux périodes cubistes) semble avoir été fait hier, en mode « bad painting » assumé. Femmes à leur toilette ne gagne pas à être reproduit à petite échelle, mais il n’en va pas de même avec Les Demoiselles d’Avignon (1907), réinterprété en 1958 par Jacqueline de La Baume-Dürrbach et René Dürrbach sous forme de tapisserie, dont Picasso disait avec malice à qui venait contempler le chef-d’œuvre… d’artisanat trônant dans sa villa cannoise qu’elle « était tellement mieux que l’original ». La copie, ainsi validée (comme on dit de nos jours) par l’auteur de l’original, tenant lieu de fétiche, ne saurait faire oublier la faute politique de l’Etat français qui laissa filer à l’anglaise ou plutôt à l’américaine « une des œuvres maîtresses » (en même temps que chefs d’œuvre) acquise par Jacques Doucet sur les conseils du jeune négociant en art André Breton – l’écrivain Henri-Pierre Roché étant alors aussi influent en l’espèce. Celui-ci évoque dans une lettre de 1921 adressée au couturier (archive exposée parmi tant d’autres sur une des cimaises faisant anti-chambre) « une chose dont l’importance historique [est] indéniable », estimant qu’elle marque « l’origine du cubisme et qu’il serait si fâcheux de voir partir à l’étranger ».

Alfred H. Barr, après la mort de Doucet, fit acheter le tableau par le MoMa qui ne l’a pas prêté pour l’occasion. Bien qu’annoncé, un autre chef d’œuvre indiscutable, La Danse (1925), est resté de l’autre côté de la Manche, Brexit culturel sans doute exige ! La Tate, qui l’avait obtenu en 1965 grâce à l’ami surréaliste de Picasso Roland Penrose, a fourni un scan grandeur nature qui a l’avantage de conserver parfaitement les teintes rayonnantes d’origine – avec plusieurs décennies d’avance, Picasso invente ici le Pop Art, rendant hommage en passant à Matisse et au coloriste Léger. Le visiteur aura du grain à moudre en s’attardant dans le cabinet de curiosités esthétiques imaginé, aménagé, installé spécialement pour cette manifestation, qui juxtapose ou associe surréalistement les « petits riens » exécutés machinalement, automatiquement, mine de rien par Picasso au cours de ses repas au Catalan (cf. http://www.flamencoweb.fr/spip/spip.php?article606), papiers déchirés, objets en 3D, sculptures enfantines, etc., pieusement conservés par Dora Maar et photographiés par Brassaï. L’objet le plus humble est élevé au statut d’œuvre, dans l’esprit Dada, Merz, voire Zen. Tandis que Duchamp continue à peindre en cachette, Picasso se met au ready-made, avec sa Vénus du gaz, un brûleur de cuisinière dont il change littéralement le sens, l’érigeant sur piédestal.

Last but not least, les commissaires opposent dialectiquement, pédagogiquement, pertinemment l’œuvre unique en son genre à la variation, à la déclinaison, au multiple. Si l’œuvre sérielle constituée du trio d’arlequins de 1923 réunis pour l’occasion ayant pour modèle le peintre Jacinto Salvado est magnifique, telle quelle accrochée, elle innove en autorisant définitivement l’inachevé, loin de faire retour à la peinture-peinture académique. La légitimation ou sacralisation de l’œuvre n’est plus réservée au marchand d’art, au galeriste, au conservateur de musée, au collectionneur, mais aux nouveaux usages de médiation ou de médiatisation que sont l’édition, la presse, le film, la télévision. Au lieu de voiler l’aura de l’œuvre unique, la reproduction, paradoxalement, l’avive. En tous les cas, l’idée de mettre en valeur les remarquables « lithographies originales » de Picasso surimprimant son écriture rouge à celle à l’encre noire du poète Pierre Reverdy dans Le Chant des morts (1948) est une manière convaincante de clore provisoirement ce débat. Qui plus est, après la fermeture de l’atelier de l’imprimeur Fernand Mourlot, un collectionneur eut la possibilité de récupérer les pierres lithographiques, en parfait état de conservation, non totalement effacées.

Et plus si affinités

http://www.museepicassoparis.fr/exposition-picasso-chefs-doeuvre/

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