NOURRITURES – Marie Perruchet : chorégraphier la poésie gidienne ?

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La chorégraphe Marie Perruchet s’inspire des Nourritures Terrestres de l’auteur nobélisé André Gide dans sa nouvelle création NOURRITURES. Un pari osé dont elle explique la génèse pour TheARTchemists.

Bret Easton Ellis, David Lynch, Bosch, Le Caravage … vos pièces prennent toutes leur source dans l’imaginaire d’un autre artiste. Comment expliquez-vous cela ?

Leurs univers artistiques m’ont toujours inspirée parce qu’ils ont su éveiller en moi des émotions, des sensations. Chacun de ces artistes, dans son domaine, m’a questionnée et m’a bouleversée. Ce ne sont pas des simples sources d’inspiration, ils sont pour moi un vecteur  qui me fait entrer dans un processus de création. Ce qui a raisonné en moi à chaque fois à travers leurs œuvres, c’est leur intérêt à explorer la vérité des sentiments.

Ma créativité a pu s’en nourrir. Ce sont des artistes majeurs dans notre histoire, notamment Le Caravage qui est reconnu comme un génie universel de la peinture.  Mais la manière dont j’aborde la chorégraphie, la corporalité et la dramaturgie de mes pièces,  est  singulière. Il ne s’agit pas de transposer ou d’adapter ces œuvres qui « m’inspirent ». Elles m’aident à penser et à faire naître quelque chose de singulier sur scène.

Le nom-même de votre compagnie est tiré d’un film de Brian de Palma sorti en 1984. Qu’est ce qui vous a marqué dans Body Double ?

 Ce qui m’interpelle dans le travail de Brian De Palma et en particulier dans ce film, c’est la réalisation de longs plans séquences qui créent une ambiance contemplative et nous plongent plus profondément dans la psychologie des personnages. Je structure aussi mes pièces en tableaux qui peuvent se diviser en différents plans de lecture. Nommer la compagnie Body Double, dans sa traduction « doublure », évoque un thème qui me passionne : la question du double et sa portée symbolique.

Pour votre nouvelle création, vous vous emparez de l’œuvre-culte d’André Gide. Pas la plus simple, certainement la plus polémique. Pourquoi celle-ci et pas une autre ?

 C’est en étant jeune adulte que j’ai découvert Les Nourritures Terrestres, son écriture sensorielle, solaire et charnelle a participé d’un éveil  littéraire. J’avais lu L’Immoraliste, plus jeune, qui m’avait marquée par la désillusion  des sentiments. Il y a quelques années, j’ai relu Les Nourritures plusieurs fois. Ce qui m’a frappée, cette fois-ci, c’est la grande liberté intellectuelle d’assumer ses désirs dans la joie, le plaisir devenant sacré… Est-ce polémique ? Mon envie était de faire partager les sensations et le bonheur que j’ai pu ressentir à cette lecture. 

Il s’agit d’une œuvre littéraire totalement hybride, aux confins du carnet de voyage, de la poésie et du recueil philosophique. Comment la penser en terme chorégraphique ?

 Je souhaitais écrire sur mon expérience de lectrice et cet écho du mouvement présent dans Les Nourritures Terrestres. La construction libre, non conventionnelle, d’une grande fluidité s’est traduite naturellement dans ma gestuelle. Dans la  dramaturgie de la pièce, j ‘ai souhaité insister  sur la création des lumières, sculpter les corps de clarté et d’ombre, composer  des figures  poétiques (poétiques au sens étymologique, qui se créent, qui se font, se forment dans un véritable travail, celui du geste). Les traversées interprétées par les danseurs renvoient à des images qui représentent les cheminements philosophiques des personnages de l ‘œuvre. Les danseurs dessinent la scénographie, ils structurent l’espace.

 1 homme, 2 femmes au plateau. Pour l’homme on devine Nathanaël mais quid des 2 femmes ? 

 Mon choix chorégraphique et esthétique est un réel parti pris que j’affectionne dans mon  travail. Dans ma pièce précédente, ces images de duos féminins, de couples  mixtes étaient déjà une manière de continuer ma recherche sur le charnel et le sensoriel. Pour moi, Nathanaël s’incarne dans chaque être humain, il transcende les genres, il questionne des thèmes universels : le désir, la liberté, la vérité, l’altérité, le religieux… Par exemple cette phrase de l’oeuvre exprime pour moi ce qui peut concerner chaque sujet : « Je ne sais ce que j’avais pu rêver cette nuit. À mon réveil tous mes désirs avaient soif ». 

Ces personnages féminins peuvent donc être également des représentations de Nathanaël, tout comme ses amies et les femmes de voyage qu’il rencontre. Nathanaël peut s’incarner tour à tour ou en même temps dans un seul  danseur, qu’il s’agisse d’une femme  ou d’un homme, mais aussi dans la fusion de 2 ou 3 êtres. D’ailleurs, plus qu’un enjeu d’identification, d’assignation à une identité, l’œuvre de Gide pose à Nathanaël la question de l’incarnation. Il ne s’agit pas vraiment de trouver l’image de Nathanaël, il s’agit bien plus de percevoir l’invention de sa chair et de son être qui le met en contact avec le monde. Cette chair, elle est en mouvement sur scène, elle circule entre et dans les différents interprètes.

Vous parlez d’un choc émotionnel pour Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ de Bach, bande-son de Nourritures. Qu’a de si particulier cette partition pour orgues ?

J’ai découvert cette partition de Bach lors d’un concert, je l’ai bien sûr trouvée magnifique. J’aime la musique sacrée de cette époque, et en particulier l’œuvre de Bach. En effet, on peut parler de choc émotionnel, une grande joie de découvrir ce  morceau tiré d’une cantate religieuse. Il y a quelque chose de très incarné dans ce morceau qui doit nous mener vers le spirituel. C’est le caractère sensoriel, et même sensuel et charnel, de la musique qui m’a plu. J’y ai trouvé un érotisme mystique, une densité qui s’accorde avec celle des corps et de l’œuvre de Gide. Je commençais mes recherches chorégraphiques sur Les Nourritures et le lien entre ces deux œuvres chargées de sensualité  et de sacré était pour moi une évidence. J’ai eu ce désir à ce moment de les réunir dans une création.

Chez les artistes dont vous vous êtes inspirée – cités en début d’interview – tout comme chez Gide, planent toujours la sensualité voire la licence et le souffre. En quoi ces univers troubles vous attirent-ils ?

 Ce sont des artistes qui ont surtout une sensibilité dont je me sens proche. Ils questionnent, avec leur  art et de manière transgressive, l’humain, parlent de nos fragilités, de nos sentiments, de nos conflits intérieurs, de tout ce qui nous anime et peut nous faire souffrir comme nous apporter du plaisir et de la joie. Chez ces artistes, la recherche de la vérité, la représentation des émotions ne s’ accordent pas de la censure. Ils s’affranchissent des valeurs morales établies. Ils sont indispensables à mes réflexions et à ma compréhension de l’autre. Parce qu’ils se placent dans un au-delà, un par-delà de contraintes construites par l’humain et la société, ils les questionnent avec une force qu’on observe chez peu d’artiste. En ce sens ils sont une ouverture qui me permet de continuer d’avancer.

Sur le portrait officiel du président Emmanuel Macron trône un livre ouvert sur son bureau. Trois titres ont été évoqués par la communication présidentielle : Le Rouge et le Noir de Stendhal, Les Nourritures terrestres d’André Gide, ou Les Mémoires de Charles De Gaulle. Ça vaudrait peut-être le coup de lui envoyer un carton d’invitation pour le 9 décembre au Tarmac, non ?

Ce serait  un grand plaisir d’envoyer une invitation au Président Emmanuel Macron ainsi qu’à  son épouse. j’imagine que le couple présidentiel serait sensible à un spectacle qui ferait le lien entre la  littérature et la danse. Je pense savoir que notre président s’intéresse aux projets entrepreneuriat et d’artisanat. J’ai porté seule ce projet depuis son origine sans aides financières institutionnelles. C’est pourquoi je suis très heureuse que cette pièce existe !

Et plus si affinités

https://www.compagniebodydouble.com/

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