Not About Everything – Daniel Linehan : à couper le souffle …

Dans la cadre de la FIAC hors les murs, la fondation Mona Bismarck, désormais Centre américain, a présenté le solo de et avec Daniel Linehan Not About Everything (2007) dans un des salons néoclassiques de son hôtel particulier.

Rares sont les artistes en général, les chorégraphes et/ou danseurs en particulier, qui réussissent tout ce qu’ils entreprennent. Dès ses débuts comme choréauteur-interprète, lorsque nous l’avions découvert, lui, pratiquement en culottes courtes, au théâtre de la Bastille, Daniel Linehan a su inventer des formes, des dispositifs, des images et des sons renversant sinon le concept de spectacle en tant que tel, du moins le miroir au sens le plus narcissique du terme, montrant les coulisses sur scène, désertant les planches pour l’orchestre, allant voir là-bas si j’y suis. En un peu plus d’une demi-heure, le danseur issu de la galaxie « performative » Miguel Gutierrez et acéré par l’école bruxelloise de De Keersmaeker nous a restitué une de ses premières pièces, que nous avions découverte il y a cinq ans au Centre Pompidou, qui, comme toute œuvre digne de ce nom, gagne à être revue.

La perf est faite, grosso modo, de plusieurs tours/seconde, donc de milliers de révolutions effectuées dans le sens horaire. La chose n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Les rotations sont extrêmement variées, en vivacité, en élan et en intensité. À partir du plus petit commun dénominateurs de la danse, de toute danse et de tout temps, de toute évolution, sociale ou non, religieusement connotée (on pense à l’extase mystique des derviches soufis, d’Iran ou de Turquie), historiquement et artistiquement pointée par les spécialistes de la valse (issue, paraît-il de la volte), Linehan produit, se produit, au centre du public, aux limites de la transe.

Il fait la moitié de son âge, est élégant, coiffé de frais, vêtu d’un jean griffé parfaitement coupé, d’un T-shirt immaculé en épais coton et d’un blouson Adidas. Pieds nus, comme un moine mendiant. Un numéro de relatif striptease pimentera le déroulement du projet et contribuera à relancer l’attention des spectateurs encerclant l’artiste, assis à l’orientale, en tailleur. Il définit négativement, à la manière du Magritte de la Trahison des images (1929), autrement dit du « Ceci n’est pas une pipe », sa performance virtuose, commentant lui-même ses faits et gestes, leur donnant sens. Un sens qu’on pourra, du reste, reprendre à son compte ou bien laisser.

Il sait d’ailleurs que le sujet n’est pas plus important que ça. Que tout est dans la forme, l’agencement ou le découpage du temps dont il dispose – pour ne pas dire la « dramaturgie », puisque dramaturgie, celle de Juliette Mapp, en l’occurrence, il y a. Il n’esquive pas les problèmes qui se posent à lui, qu’ils soient d’ordre technique (le public se demandant surtout comment faire pour éviter d’être pris de vertige en cours de route ? où accommoder le regard ? sur quelle ligne d’horizon ?) ou éthique : il signera ainsi, tout en dansant, mais le plus sérieusement du monde, sans prendre la chose par-dessous la jambe, une pétition destinée à Amnesty International. Danse et danseur sont, littéralement, stellaires.

Les derviches avaient inspiré en 1920 Jean Börlin, le danseur-chorégraphe des Ballets suédois et, plus près de nous, Andy Degroat en avait fait sa marque de fabrique en 1976 pour l’opéra de de Robert Wilson, Einstein on the Beach. Le texte su par cœur et dit live par Linehan, avec un écho préenregistré, définit l’art, d’abord par la négative puis, positivement. La prestation du chorégraphe coupe à chaque fois le souffle aux spectateurs, autant qu’à lui-même.

Et plus si affinités

https://www.monabismarck.org/events/parades-for-fiac-daniel-linehan-not-about-everything?lang=fr

https://dlinehan.wordpress.com/

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