No dormiras : le théâtre, ce nécromant …

Le thème de l’acteur possédé par le personnage qu’il incarne n’est pas nouveau : Shakespeare en fait un pivot de son théâtre, dans une réflexion récurrente pour définir un art en pleine émergence, malgré les interdits dont il fait l’objet. Se saisissant du sujet, Gustavo Hernandez réalise avec No Dormiras une fable horrifique sur les affres de la création, dans une atmosphère hallucinatoire et étouffante qui souvent échappe au fantastique pour télescoper une triste réalité.

Nous sommes dans les années 80 en Amérique latine. Comédienne aussi passionnée que talentueuse, Bianca est repérée par la sulfureuse Alma Böhm, metteur en scène de l’extrême, connue pour ses travaux sur l’absence de sommeil, afin de participer à sa prochaine expérimentation dramaturgique : elle est ses acteurs s’enfermeront une semaine durant dans un asile psychiatrique en ruines pour mettre en place l’histoire de Dora. Et cela sans dormir une seconde.

Bianca laisse donc son père à moitié fou en institut pour partir vivre cette aventure qui va la mener bien plus loin qu’elle ne l’imagine. Car se contraindre à l’éveil est contre nature, rend violent, instable … les hallucinations se multiplient dans cette atmosphère de ténèbres, ces salles suintantes d’humidité et de crasse, tandis que chacun cherche à cerner les contours de personnages visiblement fous et criminels. Progressivement l’impensable survient, et ce sont des spectres qui surgissent, envahissants, menaçants, vengeurs, …

La question alors se pose : jusqu’où est-on prêt à aller pour incarner une créature fictionnelle ? qu’accepte-t-on de sacrifier pour devenir l’acteur ultime ? Le fait de vouloir être autrui est-il encore du jeu, surtout quand l’autre fut assassin, bourreau, infanticide ? Brodant sur le canevas classique de l’intrigue fantastico-horrifique, Hernandez interroge ce mystère du théâtre … et l’abandon de certains interprètes, géniaux certes mais au prix de leur équilibre et de celui du monde : on ne réveille pas impunément les esprits, surtout quand ils sont maléfiques.

C’est du reste l’essence de la malédiction qui frappe le Macbeth de Shakespeare ou le Faust de Kit Marlowe. Inscrit dans cette lignée, No Dormiras prend des allures de commandement divin dicté par une metteur en scène démiurge, entre coach intransigeant, grande prêtresse et gourou de secte. Pas étonnant que le réalisateur ait choisi Belen Rueda pour créer le rôle d’Alma, féline, charismatique et inquiétante, dramaturge manipulatrice et sans scrupules, prête à tout pour obtenir ce qu’elle veut. L’ensemble du casting du reste s’ingénie à évoluer sur le fil du rasoir, à jouer sur les déséquilibres pour perdre le spectateur dans ce jeu de dupes avec l’au-delà.

Jusqu’à la dernière seconde on ressent cette oppression, on sombre avec eux, on se laisse happer par cet abandon, tandis que la réalité s’estompe. Un beau scenario, une idée originale menée de main de maître ? Pas seulement. Hernandez choisit ce thème à raison, soulignant le traitement subi par les artistes dans les différentes dictatures d’Amérique du Sud. Il ne faisait pas bon y être acteur, les théâtreux, comme les autres créateurs du reste, étant l’objet d’une traque constante pour être remis dans le droit chemin à coup d’internement psychiatrique … ou exterminés tout simplement.

Par ailleurs on notera en filigrane une critique de la société spectacle et voyeuriste, qui en demande toujours plus en matière d’originalité, de violence, quitte à ramener des limbes les mânes d’une tueuse et de ses victimes, à mettre à mort les comédiens dans une folie sacrificielle dont la première et la dernière scène du films sont porteuses. Difficile en scrutant ces images de ne pas visualiser les performances d’Orlan, Marina Abramovic ou Ron Athey, qui elles aussi flirtent avec les limites du corps et de l’âme mais dans la vérité de leurs corps et non sur une pellicule.

Et plus si affinités

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