Niki de Saint Phalle par Elisabeth Reynaud : portrait d’une Super Nana

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A l’occasion de sa rétrospective au Grand Palais, Niki de Saint Phalle (1930-2002), aristo franco-américaine, artiste poly-expressive, mannequin, peintre, sculptrice, actionniste et réalisatrice de films, célèbre surtout pour ses Nanas, fait l’objet de plusieurs sorties littéraires, dont ce portrait biographique exhaustif signé Elisabeth Reynaud, publié à Paris par Ecriture – un beau nom d’éditeur. L’auteure, collaboratrice de Guy de Rochechouart à Artcurial, a recueilli nombre de témoignages qui nous permettent de mieux connaître la personne Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle, pas seulement le personnage au « nom plus ludique » de Niki de Saint Phalle, à commencer par ceux de ses tout premiers soutiens, le galeriste Alexandre Iolas et le théoricien de l’art contemporain Pierre Restany qui eut non seulement l’idée du « Nouveau Réalisme » regroupant Yves Klein, Raymond Hains, Jacques de la Villeglé, Arman, Jean Tinguely, Mimmo Rotella, César, Daniel Spoerri, etc., mais également celle d’y incorporer l’artiste-femme, féminine et féministe, Niki.

L’art – qui inclut aussi l’amour des artistes – apparaît comme la seule échappatoire à la jeune femme corsetée par des conventions et des contradictions sociales d’un autre âge, éclatant à l’occasion on ne peut plus violemment au sein de la cellule familiale extrêmement conservatrice – quoique antinazie. Victime, comme le fut, avant elle, la magnifique top model et photographe américaine Lee Miller, de l’attirance d’un père la forçant à subir le passage à l’acte incestueux (en l’occurrence, sous la forme d’une fellation), elle sublime la sordidité de ce traumatisme à l’âge pré-pubère, les fantasmes et cauchemars de l’enfance grâce au « prisme de la création. » Elle s’identifiera par la suite à la jeune femme violée et assassinée du film d’Akira Kurosawa, Rashômon, 1950 (cf. Niki de Saint Phalle, Mon secret, 1994, Paris, La Différence). L’oncle préféré de Niki, Fal, épousa une « excentrique », l’écrivaine chilienne María Luisa Bombal, amie de Pablo Neruda, qui, voulant se venger d’un amant l’ayant éconduite (il s’agit de l’aviateur Eulogio Sánchez Errázuriz et non du… président du Chili), tira sur lui au pistolet, le blessant grièvement. Cet acte, qui prend au pied de la lettre, ou presque, la consigne donnée peu de temps avant par André Breton dans le Deuxième manifeste du Surréalisme (« L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. »), anticipe sur celui de l’activiste féministe Valerie Solanas qui manqua trucider Andy Warhol en 1968.

Elisabeth Reynaud cite le livre Traces de Niki de Saint Phalle : « J’ai tiré sur des tableaux, parce que tirer me permettait d’exprimer mon agressivité. Un meurtre sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir. J’ai tiré pour parvenir à cet instant magique, cette extase. C’était un moment de vérité. Je tremblais de passion lorsque je tirais sur mes tableaux. » Ces Tirs (1961), avatar des « tableaux à la fléchette » (ou tableaux « vaudou »), particulièrement spectaculaires dans leur réalisation (moins surprenants ou intéressants, plastiquement parlant, une fois « achevés »), aléatoirement « exécutés », exploitent les coulures du Dripping (c. 1948) de Jackson Pollock et la théâtralité du Happening (1958) d’Allan Kaprow, assurant à Niki une notoriété artistique immédiate. Il serait impensable ou impossible, de nos jours, d’organiser une « séance de tir » à la carabine, même à but artistique, à… l’ambassade américaine de Paris. C’est pourtant ce que fit Niki, accompagnée de Robert Rauschenberg et soutenue par l’attachée culturelle de l’époque, Darthea Speyer, celle-là même qui avait organisé la première exposition Pollock au Musée d’art moderne de la ville de Paris en 1959.

Les Nanas trouvent leur origine dans le goût de l’artiste pour les courbes : « Les arrondis m’apaisent », dit-elle. Elle pratique la calligraphie à l’institut catholique new-yorkais où la placent ses parents. Elle dessine aussi des têtes de mort, en pleine guerre mondiale, lorsqu’elle apprend la mort de sa grand-mère paternelle. Elle dévore les contes féeriques européens, les poèmes en prose d’Edgar Allan Poe et les comics américains aux « héros flamboyants » – Flash Gordon, Batman, Mandrake et… Wonder Woman. « Poe prit possession de mon âme pour ne plus jamais la quitter », écrira Niki. Les « dragons fardés comme des idoles, serpents annelés de couleurs vives » qu’on retrouvera dans son œuvre, symbolisent le Mal en même temps que la Connaissance. Le serpent n’est ni anecdotique (son frère Jean en avait glissé un dans son lit pour lui faire une farce !) ni anodin, dans son cas. On ne s’appelle pas impunément Saint Phalle : ce nom prédestiné, hérité du côté paternel, est clairement connoté. Elle règle en partie ses comptes avec son père en concevant avec Peter Whitehead un film intitulé Daddy (1972).

Le thème de la coiffeuse de la mère, qui passe des heures à se pomponner, à se faire une beauté, sera également traité par la suite. Niki aura gardé en tête l’image de sa mère et de tout « l’attirail sophistiqué qui envahit sa coiffeuse 1930 en verre dépoli. Pots de crème de grandes marques, flacons de cristal, poudre de riz, rouges à lèvres, crayons à yeux, brosses en argent… Elle se souvient de la manière précieuse dont sa mère humecte la brosse à cils pour épaissir son rimmel (…). Elle sait qu’elle a hérité d’elle son goût pour la mode, les vêtements de haute couture, les chapeaux, le maquillage. Grâce à son élégance, elle a évité de tourner garçon manqué. » Elle écrira cette phrase ambiguë : « Je voyais ma mère, cette belle créature dont, lorsque je n’avais pas envie de la tuer, j’étais un peu amoureuse. » C’est la mère qui lui donnera aussi le goût des cartes et du tarot.

En 1948, une photo de Niki est publiée dans le New York Times. Etant particulièrement photogénique, la jeune fille se lance dans une brève carrière de top model et fera la couverture de magazines comme Vogue, Life ou Harper’s Bazaar. Mais elle continue à dessiner, notamment des « figures primitives très compliquées, genre totems indiens », proches de ce que Dubuffet nommera l’art brut. En France, elle flirte avec cousin Jacques puis, à New York, elle épouse Harry Mathews, un étudiant en littérature (et futur écrivain !). En 1951, Niki a une petite fille qu’on prénomme Laura. Le couple s’installe à Menton. A la suite de troubles névrotiques, elle se retrouve de nouveau internée, cette fois non dans une institution religieuse, mais dans un hôpital psychiatrique, à Nice. Elle y sera traitée à l’insuline et y subira… une dizaine d’électrochocs. Elle s’en sortira, elle au moins, contrairement à l’une de ses sœurs, Elisabeth, également hospitalisée et qui finit par se suicider…

A Paris, le peintre américain Hugh Weiss lui sert de mentor et lui fait « comprendre que la maladresse de son dessin fait partie de son expression la plus intime, rend compte de sa créativité au plus près. » Elle ne cuisine pas (pas plus qu’elle ne materne vraiment) mais elle fabrique ses propres couleurs : « le bleu devient parme, rose, lilas, violet. C’est une alchimie qui la ravit. » Elle achète ses pigments chez Lefebvre-Foinet, rue Bréa, le magasin où venait se fournir le Douanier Rousseau ! Elle admire « la vigueur de Picasso, les recherches de Matisse, l’ingéniosité de Dubuffet, la fraîcheur du Douanier (…) l’œuvre hallucinante du Facteur Cheval, les jardins de Gaudí. » Ce dernier lui inspirera le Jardin des Tarots, réalisé vingt-quatre ans plus tard avec Tinguely à Capalbio : « En voyant le magnifique parc Guëll de Gaudí, j’ai rencontré à la fois mon maître et ma destinée. Un rayon de lumière me frappait et m’ordonnait : « Tu dois réaliser un jardin de joie, où les gens se sentiront heureux. »

Le couple (sans les enfants) s’est installé impasse Ronsin, à Montparnasse. C’est dans ce quartier d’artistes que Niki fait la rencontre du sculpteur suisse Jean Tinguely, adepte de l’art cinétique, du noir, de la ferraille rouillée et du grincement infernal produit par des machines rendues autonomes. Des horloges inutiles, ne donnant pas l’heure mais donnant de l’art. Tinguely se fait connaître en 1959 en exposant ses Méta-Matics, galerie Iris-Clert, une machine à dessiner qui produit rien de moins que… 40.000 dessins automatiques. Tous deux formeront alors un couple légendaire, dans l’art et dans la vie. Tinguely soudera et fabriquera des armatures et autres châssis qu’elle recouvrira de plâtre, de papier mâché ou de matière synthétique (polyester, résine) pour en faire des tableaux en relief avant de passer aux sculptures colorées. Des dessins griffonnés, Niki passe aux grands formats. A la monumentalité. Ses Nanas, à l’instar de Hon, « grosses filles exubérantes et multicolores », deviennent de plus en plus super.

 

Et plus si affinités

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