Musée du Luxembourg – Exposition Cranach et son Temps : « Dis Papa, c’est quoi l’Humanisme ? Chapitre 2 ».

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Eh oui, on peut qualifier certains enfants de têtus. Ainsi notre petit poussin qui, à peine sorti de l’exposition du musée Maillol sur le trésor des Médicis, regarde son papa d’un air désarmant de candeur … et lui ressert la même angoissante question : « Dis Papa, c’est quoi l’Humanisme ? »

Non, Monsieur, non … résistez à l’envie de retourner une calotte à votre diablotin de fils … car il a bien raison de vous poser la question. La vérité sort de la bouche des enfants, dit-on et dans ce cas-là c’est bien vrai, car fort heureusement, l’Humanisme ne se résume pas à la seule Cour des Médicis. Eh oui, mon brave Monsieur, la smala florentine n’avait aucunement le monopole, et cet esprit si particulier trouva à s’épanouir en d’autres contrées. J’en suis désolée mais il va vous falloir peiner encore pour assouvir la juste curiosité de votre petit bonhomme.


Et c’est fort à propos que le musée du Luxembourg vous vient en aide avec l’exposition Cranach et son temps. Fini le doux soleil de Toscane, place à la lumière glacée d’Allemagne, autre berceau de cet Humanisme après lequel vous courez depuis que votre fils a entamé ce chapitre de son livre d’Histoire. Exit la scénographie magistrale en forme de palazzo Renaissance, c’est une muraille de bois sombre et austère qui vous accueille. Normal, vous êtes au pays du protestantisme naissant ; Cranach a été le peintre officiel de l’Electeur de Saxe et l’ami de Luther, il a embrassé la foi réformée.

Autant dire donc que ça ne rigole pas et que ses tableaux se ressentent de cette sévérité propre au fondateur du Luthéranisme. La Réforme : autre point névralgique de l’Humanisme du XVIème siècle ! Elle baigne toute l’exposition et les tableaux de Cranach père et fils reflètent l’émergence de ce nouveau rapport à la foi, pour preuve le traitement de La Mélancolie, thème cher aux artistes de l’époque puisque incarnation de l’inspiration créatrice : chez Dürer elle est active et foncièrement positive, chez Cranach … elle se révèle fuyante et dévoratrice.

 Et c’est là l’intérêt de cette exposition que de confronter les regards :

– du père et du fils. Comme nous l’avons spécifié il y a quelques lignes, les Cranach étaient deux, nés un 4 octobre à 43 ans d’intervalle (non ce n’est pas une blague), et Junior reprendra l’atelier créé par son géniteur pour en accroître la prospérité. Deux peintres pour un projet commun et un style parfois difficile à départager.

– du peintre et de ses concurrents immédiats, Dürer entre autres, et c’est là qu’on comprend combien il était difficile de se tailler une place en première ligne. Autant dire que la protection des Grands, la fonction de peintre de Cour et l’anoblissement qui en découla jouèrent un rôle essentiel dans l’élaboration d’une entreprise de grande envergure. Donc Cranach peintre, homme d’affaires et diplomate occasionnel.

– de différents styles. L’exposition compare les tableaux de Cranach avec ceux de maîtres étrangers : l’occasion de percevoir les diverses identités culturelles et les conceptions esthétiques qu’elles véhiculent. Ainsi cette série de Lucrèce, un sujet particulièrement prisé à l’époque car véritable exemple de vertu outragée. Selon l’histoire, l’héroïne latine violée se poignarde pour échapper au déshonneur mais sous le pinceau de Cranach père, Cranach Junior, Francesco Francia, et d’autres artistes, c’est une femme à chaque fois différente d’expression, d’allure et de culture qu’on voit se suicider sous l’œil ému des spectateurs.

Mais Lucas Cranach dans tout ça ? Qui est-il vraiment ? Regardons son autoportrait qui nous accueille à l’entrée : une force de la nature ? Un formidable observateur de son temps (il détaille bijoux, costumes et accessoires avec une précision qui n’est pas sans rappeler van Eyck) ? Un méditatif qui cherche à conceptualiser son art ? De réponse il n’y en a guère … juste des pistes et les interrogations qui vont avec … ainsi devant cette hallucinante représentation du Martyre de Sainte Catherine. Au premier plan la jeune fille attend le coup de grâce tandis que son bourreau prend le temps de positionner sa tête tout en dégainant l’épée … le ciel se déchaîne dans une pluie de feu, et la sainte attend … avec au fond des yeux une lueur … de la panique … ou de la curiosité ?

C’est peut-être là, Monsieur, que réside le secret de notre peintre. Prenez votre petit bout de chou dans vos bras et faites-lui découvrir ce regard si étrange des femmes de Cranach : une étincelle à la fois mutine et innocente qui sommeille sous la blonde pâleur de paupières en amande, si caractéristiques qu’on les identifierait entre mille. La quintessence de la féminité telle que la percevaient les Humanistes ? La femme, pécheresse fille d’Eve ou sœur de la vertueuse Lucrèce … ? En posant la question, Cranach résume le paradoxe d’une philosophie qui cherche la femme parfaite tout en se méfiant de son incarnation humaine. Salomé exhibant la tête de Saint Jean Baptiste, Hercule piégé par Omphale, Vénus triomphante … une quête sans fin ?

Ou l’occasion de questionner le monde comme le faisaient les Humanistes ?

 

Et plus si affinités

http://www.museeduluxembourg.fr/

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