Les Morisques et la raison d’État : retour sur une déportation méconnue

Les Éditions de la Différence viennent de publier la version augmentée et mise à jour de l’essai de Rodrigo de Zayas, Les Morisques et le raison d’État, ouvrage de près de 700 pages paru en 1992, dans le cadre de la célébration du demi-millénaire de la Découverte de l’Amérique et de ce qu’il est convenu d’appeler la Reconquête. Au moment où des attentats meurtriers justifiés par des raisons – ou déraisons – religieuses voient le jour un peu partout dans le monde, où des réflexes populistes mettent en cause les tentatives d’union transnationales comme celle du fédéralisme européen, où antisémitisme et arabophobie se conjuguent dans une même – et inconsciente – haine de soi, où le tabou d’Auschwitz commence à perdre de son efficace, il est utile de chercher les origines à ces conflits.

Rodrigo de Zayas met en lumière un événement historique dont on a fort peu conscience de ce côté-ci des Pyrénées, à savoir l’expulsion des Juifs, des Marranes et des Morisques, ces musulmans convertis, de gré ou de force, au catholicisme par les rois d’Espagne Isabelle et Ferdinand (après leur annexion de Grenade en 1492), entre 1609 et 1612. De Zayas considère que cette page sombre de l’histoire est déjà une “déportation massive de tout un peuple” (p. 15). Cette “expulsion” eut pour conséquence de “déraciner et d’exiler plusieurs centaines de milliers d’Espagnols, des deux sexes, de tous âges, baptisés dans la foi catholique et plus ou moins pratiquants, mais de sang contaminé par des ancêtres musulmans.” Le “racisme d’État” est un concept “apparemment récent” : d’une part, parce que la notion de racisme date du XIXe siècle, de l’autre parce qu’une prise de conscience universelle ne semble avoir été possible qu’après “l’aventure apocalyptique du Troisième Reich et les procès de Nuremberg”. Même si, comme le rappelle l’auteur, la communauté juive a bel et bien été persécutée “depuis la nuit des temps, par les gentils d’abord, ensuite par les chrétiens et aussi, dans une moindre mesure, par les musulmans” (p. 22). En Espagne, durant le “siècle d’or”, la persécution des juifs et des musulmans fut “clairement une conséquence et non une cause du racisme”.

Rodrigo de Zayas emprunte la méthode foucaldienne pour retracer l’archéologie du concept de “race”, qu’il relie à celui, grec, de “genos”, même s’il a pour étymologie en latin classique celui de “ratio”, c’est-à-dire d’“ordre des choses”, de “catégorie”, d’”espèce” et en latin moyen celui de “descendance”, “lignée” et “famille”. Sa polysémie ne cesse dès lors de s’étendre : à partir du XVIIIe siècle, il désigne une “espèce zoologique en général” avant de qualifier un “groupe humain” déterminé par certaines caractéristiques physiques, psychologiques, sexuels, sociaux, linguistiques, culturels, religieux, etc. Si l’on peut trouver gênant l’anachronisme qui consiste à rapprocher, voire à assimiler, des faits historiques très éloignés comme la “solution finale” et l’inquisition, deux des modalités du racisme d’État selon l’auteur, il est en revanche passionnant de découvrir, grâce au remarquable travail de traduction, d’érudition et de mise en perspective, les archives présentées, commentées et “documentées”, comme disent les anglo-saxons, dans cette somme. On veut parler des près de trois cents pages faisant partie de la “collection Holland” à base de mémoires, lettres, notes, avertissements, comptes rendus, avis, décisions, minutes, ordonnances, copies, rapports, réponses, brouillons, circulaires, proclamations écrits entre 1542 et 1610, rendus accessibles au lecteur.

Et plus si affinités

https://www.ladifference.fr/catalogue/essais/les-morisques-et-le-racisme-d-etat

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