Mon autre famille : quand Armistead Maupin chronique sa vie

Depuis la parution en 1978 du premier tome des Chroniques de San Francisco, portrait queer et attachant de la ville et de ses habitants étendu sur plusieurs décennies, Armistead Maupin, romancier militant, est un auteur incontournable des États-Unis. Délaissant, une fois n’est pas coutume, son roman-feuilleton, il livre avec Mon autre famille un portrait intime en plus d’une exploration d’un demi-siècle d’histoire américaine.

Il y a le style Maupin, incontestablement. Ce conteur né avec son ton sans concession et un recours constant à l’anecdote n’a pas son pareil pour vous kidnapper dès les premières pages … et ne vous relâcher que quelques centaines plus tard. Mon autre famille, en bon page-turner, n’échappe pas à ce doux ravissement.

Avec cette autobiographie, le lecteur parcourt l’histoire de l’écrivain : son enfance sudiste marquée par le conservatisme politique et religieux d’un père qui refuse les changements provoqués par la guerre de Sécession, son enrôlement pour la guerre du Vietnam, ses débuts dans le journalisme à l’Associated Press dans un San Francisco en pleine ébullition, où il effleurera pour la première fois l’ouverture, la tolérance, le respect de la différence et la recherche insatiable de liberté … bien souvent au cœur même des saunas gays.

Passionnant de voir comment cet auteur a été de toutes les luttes politiques et sociales de l’époque : premières revendications pour les droits des homosexuels, assassinat de Harvey Milk, épidémie du VIH, droit au mariage … faisant d’Armistead un des plus éminents hérauts américains de la cause LGBT. Responsable de l’outing de l’acteur Rock Hudson, principal adversaire d’Anita Bryant1, il est également l’auteur d’une lettre qui sera recopiée des milliers de fois par de jeunes gays et lesbiennes. Extraite du tome 2 des Chroniques et à nouveau présente à la toute fin de Mon autre famille, cette lettre est celle qu’adresse un des personnages des Chroniques à sa mère. Par le truchement de la fiction, Armistead y dévoile, en vérité, son homosexualité à sa mère.

Plus que jamais dans l’Amérique rance de Donald Trump, un artiste comme Maupin est essentiel. Son œuvre, par sa douceur et son autodérision, par sa prose rythmée et efficace, permet de livrer un message fort et ô combien nécessaire : soyez vous-même ! À la fois récit d’une lente acceptation de soi et exploration d’un demi-siècle d’histoire américaine, Mon autre famille rejoint en bonne place deux autres des romans de l’écrivain : Maybe the moon et Une voix dans la nuit, seuls récits échappés de sa saga San Francisco. On y retrouve ce même humanisme, cette littérature dégraissée, relique d’années d’écrits journalistiques et de passion avouée pour le style des nouvelles compactes et élégantes de Christopher Isherwood.

En sus, Mon autre famille revient avec nostalgie et humour sur les célèbres Chroniques, Maupin n’hésitant pas à dévoiler la création de ses personnages cultes — Mary-Ann Singleton, Anna Madrigal, Mona Ramsey en tête — et à recourir à leurs crises identitaires et à leurs luttes afin de mieux ancrer sa propre histoire. À ce propos, les trois derniers tomes réunis en un seul ouvrage viennent de paraître également aux Éditions de l’Olivier2. Vous reprendrez bien un peu de Maupin, non ?

Et plus si affinités

http://www.editionsdelolivier.fr/catalogue/9782823612363-mon-autre-famille

http://www.editionsdelolivier.fr/auteurs/4264-armistead-maupin

1 Anita Bryant  a mené une campagne à Miami dans le milieu des années 70 pour abroger une ordonnance locale interdisant toute discrimination basée sur des critères de préférences sexuelles.

2 À noter également que Chroniques de San Francisco va être adaptée pour la télévision (pour la seconde fois). Netflix est sur le coup !

Commentaires

commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.