Moi, Daniel Blake de Ken Loach : Blake sans Mortimer

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I, Daniel Blake (Moi, Daniel Blake) a valu cette année sa deuxième palme d’or au réalisateur britannique chevronné Ken Loach, l’auteur du mémorable Family Life (1971). Sélectionneur et jurés cannois auront été sensibles, comme nous l’avons été et le sera, à n’en point douter, tout un chacun, au contenu d’un film au parti pris formel neutre en raison de sa transparence, de son naturalisme pleinement assumé et d’une théâtralité prosaïque, télévisuelle, voire radiophonique.

Rien d’étonnant, a priori, dans ce scénario co-écrit par Loach avec le fidèle collaborateur Paul Laverty, au pays du libéralisme d’Adam Smith mais également de son antidote (rappelons que le Dr Marx s’exila à Londres jusqu’à la fin de sa vie et y écrivit Le Capital) et des kids dickensiens et chaplinesques. Sauf quelque invraisemblance (difficile de croire que quelqu’un qui utilise quotidiennement et avec aisance toutes les fonctions de son téléphone portable ignore, tel le premier Chirac venu, le mode d’emploi d’une souris d’ordinateur), quelque caractérisation simpliste des personnages (dans ce mélo, les prolos sont sympas, tous solidaires, sages comme des images d’Épinal, des photos pour Benetton), quelque abstraction frustrante (celle du contexte et de la ville de Newcastle, réduite à deux-trois vues en extérieur et à des bureaux reconstituables en studio), un dénouement somme toute prévisible, le film montre et démontre la mécanique implacable dans laquelle nous sommes lancés, au pays du Brexit et ailleurs, la crise économique aidant.

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Un couple d’autant plus invraisemblable qu’il paraît sacré, donc intouchable, indiscutable, celui, constitué au Pôle emploi, par un menuisier en arrêt de travail et une mère célibataire, avatar du pacs avangélique passé il y a plus de deux mille ans entre le charpentier Joseph, père putatif de Jésus, et la jeune Marie (en l’occurrence, mère Courage de deux enfants, c.à.d. d’une famille recomposée, jeune gueuse qui manque chuter et virer Marie-Madeleine), est confronté à l’absurdité des situations et aux contradictions apparentes résultant de décisions politiques délibérées et de règlements inacceptables. Dans un cas, la médecine est réfutée par une administration ayant sa propre définition de la santé et une “médecine du travail” à ses ordres et à ceux de multinationales américaines l’ayant infiltrée. Dans l’autre, au lieu d’enfermer les pauvres, comme jadis, dans des “working houses”, on les envoie, littéralement, balader à l’autre bout du pays, la banlieue de Londres étant ici étendue à… 450 km à la ronde.

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La portée universelle de la fable nous touche. Qui n’a pas connu tel ou tel aspect pointé, sans exagération, par les auteurs? Les numéros payants qu’il faut composer et dans lesquels on place ses espoirs lorsque tous les interlocuteurs se sont dérobés? La réponse, insatisfaisante, au bout d’une interminable attente, en renvoyant à une autre, indéfinie? Les éléments de discours auxquels ont été formés ou aguerris les employés des services dits sociaux (sauf exception : il reste heureusement encore quelque trace d’humanité résignée ou réprimée dans ceux-ci) afin de faire passer la pilule au public? Le renversement de la charge de la preuve? La culpabilisation systématique de l’usager? La mise en cause de l’honnêteté? La Grande Bretagne n’est pas la seule à pratiquer ce jeu de dupes qui consiste à rogner sur les prestations, les allocations, les indemnités, les aides, les taux d’épargne populaire tout en allégeant les charges patronales et la fiscalité sur les revenus les plus élevés. Pas la seule à voter une loi “travail” uniquement favorable au “capital”. Ou de déjuger les inspecteurs de ce même travail.

Et plus si affinités

http://www.le-pacte.com/france/prochainement/detail/moi-daniel-blake/

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