Midsommar : Lovecraft, Bergman, Pasolini, Aster et les autres …

« Pour savoir si l’on évolue véritablement dans l’étrange, le meilleur test consiste à se demander si l’on a suscité chez le lecteur un profond sentiment de crainte, et l’impression d’être entré en contact avec des sphères et des puissances inconnues ; si l’on a réveillé chez lui une attention stupéfaite, comme s’il tendait l’oreille pour guetter le battement d’ailes noires ou les grattements de silhouettes et entités extérieurs à l’extrême bord de l’univers connu ».

L’Affaire Charles Dexter Ward – H.P.Lovecraft

Que faut-il attendre, exiger de l’artiste ? Qu’il nous rassure ou nous bouscule ? Qu’il consolide notre zone de confort ou la dynamite ? Qu’il nous mette sous les yeux ce que nous refusons de voir ? Et le sublime au-delà des limites, des codes, de l’acceptable, pour définir une esthétique nouvelle où les valeurs se diluent afin de se raffermir ? Indubitablement et avec une discrétion à questionner, Ari Aster se situe résolument dans cette catégorie de créateurs visionnaires qui, comme Lovecraft, nous donnent à pressentir des sphères et des puissances inconnues. Sans jamais les exhiber pleinement, et c’est là tout leur talent de jouer de notre imaginaire comme d’un levier puissant car incontrôlable quand il est déclenché.

Inscrit dans la continuité du splendide Hérédité, Midsommar confirme la maîtrise de ce jeune réalisateur de génie, qui s’efface derrière son œuvre pour mieux y insuffler ses peurs, ses fantasmes, ses crises existentielles. Midsommar donc, éclatant de lumière, chaud d’un soleil fécond qui sublime l’aube finale d’Hérédité, un soleil glorieux et adoré qui jamais ne disparaît, arrosant des campagnes suédoises vertes et fertiles où certains ont choisi de demeurer en lien avec les croyances ancestrales les plus primitives, les plus sauvages, d’honorer leur foi, leurs ancêtres, leur culture sans rien sacrifier aux exigences de la modernité … ou presque ?

C’est dans une communauté de ce type que la jeune Dani débarque, dans le sillage d’un petit ami qui ne l’aime plus et de ses compagnons de vacances, motivés qui par leurs études d’ethnographie, qui par l’envie de trousser de la jolie scandinave, pour assister à neuf jours d’un festival traditionnel. Dani donc, frappée par un deuil insupportable qu’elle n’arrive pas à digérer, alourdie par la culpabilité de n’avoir pu saisir les projets destructeurs d’une sœur bipolaire, suicidaire et parricide, démunie face à cette relation amoureuse qui se délite … Dani qui porte bien plus encore en son sein, la rancœur, le manque affectif de toute une vie … Dani qui veut être reconnue, intégrée, acceptée, aimée … Dani qui veut faire partie d’un tout, enfin.

Dani l’américaine, qui, comme ses camarades millennials ultra-connectés mais immatures et nonchalants, va progressivement découvrir les mœurs barbares qui se dissimulent derrière les sourires accueillants et l’aménité de ses hôtes. Et c’est là que Aster place son piège : il ne juge pas. Sa caméra s’attache à détailler la mécanique sacrificielle de cette communauté avec la distance objective d’un documentaire, d’une lecture anthropologique à la Levi-Strauss ; rien n’est épargné, rien n’est exagéré. Précis, réaliste, il capte les rituels qui s’enclenchent sans jamais critiquer, s’attachant à confronter l’engagement de cette peuplade et les réactions de leurs visiteurs : sidération, rejet, temporisation. Secte ou tribu ? Croyances abjectes ou patrimoine culturel ?

Aucune réponse … le spectateur forgera son opinion … dans la douleur et la fascination. Car l’objectif de Aster va sublimer ces images de mort et de vie, dans un flot de lumière, de couleurs qui réchauffe la pupille, exalte le cœur. Chaque plan de Midsommar est beau, chargé de symboles, riche de significations, lourd de menace, saturé d’espoir. Comme la Vie, comme la Nature dont ces gens issus d’un autre âge honorent la puissance et le cycle. Faut-il juger ? En choisissant la Suède comme berceau de son intrigue là où d’autres avant ont préféré l’Amazonie et les terres lointaines, dixit l’atroce Cannibal Holocaust ou plus récemment The Green Inferno, Aster rappelle avec un brin d’ironie que les civilisations occidentales ont elles aussi des racines religieuses d’une rare cruauté : il suffit d’évoquer les sacrifices humaine pratiqués par les Vikings ou les Gaulois pour s’en convaincre et faire profil bas.

Et fouiller dans nos psychés pour y détecter cette petite étincelle qui fait basculer dans l’innommable, et embrasser le discours sectaire comme une libération. Étape par étape, l’héroïne, interprétée par une Florence Pugh absolument sidérante, fait tomber les barrières mentales, les interdits qui la séparent de sa révélation, de son épanouissement final. Quitte à tout détruire de sa vie antérieure. Et renaître en majesté dans l’extase d’un feu purificateur au son des hurlements primaux et d’une apothéose symphonique. Beaucoup ont identifié ce parcours comme un récit d’épouvante. C’est oublier la complexité d’un réalisateur certes jeune, mais qui se sert de l’horreur pour alimenter une réflexion sur l’homme et ses méandres.

Ari Aster aborde son scénario avec l’exigence d’un Jean-Pierre Vernant, d’un Roger Caillois, d’un René Girard, mais c’est à Ingmar Bergman, Lars Van Trier, Gus Van Sant ou Pasolini qu’on pense quand on contemple les images de ce second film qui confirme la venue d’un Grand parmi les grands, un metteur en scène bien décidé à ne pas nous laisser en repos, à nous tourmenter avec ses ovnis filmiques pour mieux bouleverser notre quiétude, nous faire douter, encore, toujours, et nous conduire « à l’extrême bord de l’univers connu » .

Et plus si affinités

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