Mémorial de la Shoah : le miroir d’une humanité faite de victimes et de bourreaux

J’allais débuter cet article sur le laïus habituel, se souvenir, la mémoire, le besoin de recul, comprendre, analyser pour mieux préparer l’avenir, éviter les dérives passées, le blabla habituel, la bien-pensance satisfaite d’elle-même, le discours sage et mesuré de ceux qui ont tout capté du chaos car au final, ils l’ont survolé en touristes de l’Histoire … mais là blocage. Les doigts en arrêt sur le clavier. Parce qu’au finish et c’est ce qui ressort de la visite des salles du mémorial de la Shoah, JAMAIS et je l’écris en majuscules pour bien impacter les esprits, JAMAIS nous, simples curieux, férus des énigmes passées, héritiers parfois de ceux qui moururent là-bas, JAMAIS nous ne pourrons envisager une seconde ce qu’ils ont vécu. Subi. Souffert. Impossible, inimaginable. Hors de portée.

Collecter, analyser, restituer, responsabiliser

Et c’est bien pour cela qu’il faut à tout prix se souvenir, contre vent et marées, face à la volonté de certains d’aménager, de réduire voire de nier la vérité, pire, de la revendiquer comme une victoire, quand d’autres la banalisent à coup de nonchalance consumériste, l’instagramable volonté de se valoriser selfie après selfie, une forme de distanciation indifférente assumée devant tant d’horreurs. Se souvenir, mais comment ? Comment repérer, collecter et analyser les traces de massacres qu’on a tout fait pour les effacer ? Comment ensuite en restituer la logique face à un public néophyte, avec la volonté de transmettre ce patrimoine épouvantable aux générations futures, sans les acculer à la culpabilité, au dégoût et à la colère qui aveuglent ou dégoûtent, mais ne favorisent jamais la réflexion responsable et constructive ?

C’est ici qu’interviennent des structures comme le Mémorial de la Shoah. Installé au coeur du Marais à deux pas du quartier juif parisien si durement frappé par les rafles de l’Occupation, ce bâtiment austère et imposant porte la mémoire des victimes exterminées dans les camps de la mort : crypte, flamme du souvenir, mur des noms, l’hommage, feutré, n’en est pas moins récurrent, inscrit dans chaque pierre de l’édifice. Et puis il y a les archives, collectées patiemment, les cycles de conférences, les débats, les projections, les associations hébergées, la librairie qui rassemble une bibliographie conséquente : un lieu de vie, foisonnant, actif, puissant dans le désir de préserver et diffuser une histoire à facettes multiples, en confrontant le sociétal et l’individuel.

Expositions : une pudeur incisive

Tout prend corps au travers des expositions. Le parcours permanent sert de fil directeur, avec douze salles décomposant les étapes de la Shoah telle qu’elle fut vécue par les Juifs de France, depuis la montée du nazisme jusqu’à la libération et l’orchestration de la mémoire en passant par l’exclusion, la déportation, l’extermination, le pillage, la résistance également. Avec des milliers de documents, objets, photographies, plans, affiches, vidéos, qui donnent à voir des visages, des destins, des vies écrasées et qui auraient pu être les nôtres. Pas de voyeurisme, pas de spectaculaire, de la pudeur certes mais aussi un regard clair, incisif et sans complaisance sur ce qui s’est passé et la logique qui a conduit à l’hécatombe.

Parallèlement à cette colonne vertébrale, des expositions temporaires qui éclairent le phénomène de la Shoah par des angles singuliers : Nuit de cristal, Filmer les camps, Juifs en résistance, Shoah et bande dessinée … on reste surpris de ce foisonnement thématique qui donne à voir une réalité complexe par delà les livres de classe, et dont le mémorial conserve la trace numérique sur son site avec des pages dédiées, et des brochures pédagogiques détaillées. Dernier chapitre en date, l’exposition sur Le marché de l’art sous l’Occupation démonte avec force détails les mécanismes de confiscation des biens propres aux galeristes juifs par les nazis et les autorités de Vichy.

La logique génocidaire à l’œuvre

On pourrait croire à ce stade que le Mémorial traite uniquement de l’Holocauste. Or il aborde aussi et avec une régularité de métronome, des autres cas de génocide : Rwanda, Arménie, Herero et Nama … à chaque fois, il s’agit de réveiller la mémoire d’événements dont on sait peu de choses, et de mettre à plat la logique génocidaire à l’œuvre pour au final dresser une cartographie de l’horreur généralisée : car il ressort de tout cela que l’être humain est capable de faire subir le pire à ses semblables, dont soudain il nie l’intégrité pour le ramener au niveau de l’animal, de l’objet, de par sa religion, sa couleur de peau, sa culture … Une posture de plus sur le chemin du politiquement correct ?

C’est oublier les racines historiques du Mémorial. Nous sommes en 1943, en pleine Occupation. Avec plusieurs représentants de la communauté juive qu’il a rassemblés, Isaac Schneersohn, industriel installé à Grenoble, décide de documenter les persécutions subies, afin d’en conserver la preuve et de faire justice à la fin de la guerre. Il ne le sait pas encore, mais ces documents joueront un rôle important dans le procès de Nuremberg et la traque des bourreaux nazis. A l’aube des année 50, le Centre de Documentation Juive Contemporaine se doublera du Mémorial du Martyr Juif Inconnu, puis d’une crypte avant d’engendrer le Mémorial de la Shoah initié en 2005, avec en écho son antenne à Drancy.

Le complexe tel qu’on le connaît aujourd’hui poursuit donc une action clandestine de témoignage et de résistance orchestrée il y a 76 ans maintenant, mais qui s’avère au final, et on le déplore, terriblement contemporaine au vu de l’actualité. Il s’agit d’une mission sans fin, qui s’est reconfigurée au fil des années pour dresser devant nous le miroir d’une humanité faite de victimes et de bourreaux. A nous alors de mesurer la souffrance atroce des uns pour refuser en bloc et stopper la brutalité barbare des autres.

Et plus si affinités

http://www.memorialdelashoah.org/

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