Madame Butterfly au festival de Glyndebourne : quand la ménagère américaine écrase la femme papillon

Tout amateur d’opéra qui se respecte connaît la tragique histoire de Cio-Cio-San, jeune geisha japonaise séduite et abandonnée par le lieutenant américain Pinkerton, résolue au suicide quand il vient lui prendre l’enfant qu’il lui a fait par accident. Nous en convenions avec Padmé ce matin : en signant cet opéra, Puccini fait de sa Madame Butterfly une victime d’un #balancetonporc avant l’heure … et la lecture qu’Annilese Miskimmon en fait pour le festival de Glyndebourne va largement dans ce sens, en s’offrant au passage une critique de l’hégémonie culturelle des USA.

Généralement située dans le Japon de la fin du XIXeme siècle, cette nouvelle mise en scène nous propulse au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale dans un empire vaincu, laminé, occupé par les troupes américaines. Nous sommes à l’aube des Fifties, de la guerre de Corée et des Trente Glorieuses. Le modèle de surconsommation prend racine dans cette société complètement dévastée où la misère règne. Les femmes sont plus particulièrement touchées, contraintes pour les plus jeunes à épouser les marins américains pour éviter de crever de faim.

L’opéra commence donc au cœur du consulat tandis que les gamines défilent devant l’officier d’état civil afin d’être épousées par des gaillards qui comptent bien s’envoyer en l’air en toute impunité avec ces tendrons, quitte à les plaquer ensuite sans remord, enceintes ou non. L’idée est, au travers de ces unions, de renforcer la main mise des États-Unis sur cette colonie qui ne dit pas son nom, tout en vendant l’idéal de la ménagère américaine à ces jeunes filles complètement déboussolées. Si certaines embrassent cette mutation contrainte et forcée, Cio-Cio-San, elle, est convaincue parce qu’amoureuse. Au point d’y laisser ses racines, sa culture, sa liberté et sa vie.

Le premier acte souligne cette naïveté, cet abandon confiant, en les confrontant à la nonchalance d’un Pinkerton particulièrement malsain, excité qu’il est à l’idée de mettre dans son lit une gosse de 15 ans. Pour le coup, son penchant pédophile saute aux yeux, de même la tolérance affichée par les autorités qui encouragent ce qu’on pourrait presque qualifier de tourisme sexuel. Cette brutalité est encore rehaussée par le chant de Cio-Cio-San, sa retenue, sa modestie, sa pureté, incarnées par une Elizabeth DeShong touchante. Au second acte, soit trois ans après son mariage et le départ de Pinkerton, nous retrouvons l’héroïne occidentalisée mais miséreuse, aveuglée par un Rêve Américain dont elle est bannie à son insu.

Ce fossé ne va cesser de se creuser … jusqu’à la prise de conscience et au suicide qui en résulte. Cio-Cio-San s’enroulera dans la bannière étoilée pour mourir, tandis que son fils joue avec la maquette de croiseur que son père lui a apporté. Le message est clair, qui dénonce la main mise culturelle et militaire de l’hyper-puissance, peu importe les conséquences. Puccini n’avait certainement pas ce thème en tête en composant son opéra, mais force est de constater que le destin funeste de Madame Butterfly synthétise les différentes occurrences de cette toute puissance, sexuelle, économique, sociale … qui écrase tout sur son passage y compris les femmes papillons.

Et plus si affinités

https://www.glyndebourne.com/tickets-and-whats-on/events/2018/madama-butterfly/

https://culturebox.francetvinfo.fr/opera-classique/opera/madame-butterfly-de-puccini-au-festival-de-glydebourne-275065

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