Louise Weber dite la Goulue au Théâtre Essaïon : chronique à rebours d’une fille de joie et de liberté

Un flot de dentelles d’où émergent deux jambes folles, un corsage rouge à pois blancs, un tour de cou qu’on devine et ce chignon jaune, improbable, accroché au sommet de la tête … c’est ainsi que Lautrec a immortalisé la Goulue, lors d’un cancan mémorable … qui ne la fait pas sourire ? Sérieuse comme un pape, Louise Weber s’emploie à défier les lois de l’équilibre, les hommes et la société, tandis qu’elle leur botte le cul à tous d’un coup de bottine et d’une réplique bien sentie …

Fille du ruisseau, orpheline, blanchisseuse, danseuse, star du Moulin Rouge, courtisane, séductrice, dompteuse de fauves, mariée à un illusionniste qui la dépouillera, anarchiste, féministe, bisexuelle, maman endeuillée … depuis ses derniers jours dans les taudis de Saint Ouen jusqu’à sa communion, le spectacle Louise Weber dite la Goulue déroule le fil de cette vie de marginale, entre boue et lumière, contraintes et liberté. C’était il y a 90 ans, pourtant la Goulue n’a jamais été autant d’actualité.

Pire : elle anticipe la modernité d’une féminité émancipée qui n’a ni dieu ni maître. Elle montre son derrière orné d’un cœur au nez du Tout Paris, elle engloutit les hommes les plus riches comme une ogresse, se roule des clopes en éclatant de rire, avorte s’il le faut, s’amourache des traînées qui l’entourent, assume ses penchants masochistes, fréquente Aristide Bruant et son cher Toulouse, apprécie les poètes, croise Victor Hugo, se marre avec les travelos, et jamais ne renie ses origines populaires, même au milieu du taffetas et des ors de son hôtel particulier.

Une proto punk ! Grossière, drôle, attachante, sincère, protectrice … douloureuse des drames affectifs qui ont scarifié sa vie, fière de ses choix, plantant son statut de star pour partir jouer les dompteuses, parfumée même au soir de sa déchéance quand elle mendie dans les rues. Ce portrait digne d’une héroïne de Zola, animée par les répliques de Delphine Gustau, prend les traits de la remarquable Delphine Grandsart, qui lui prête une épaisseur unique, entre princesse des rues et gamine en souffrance.

D‘épisode en épisode, l’actrice, véritablement habitée par l’esprit de la danseuse, chante comme elle crie ce destin au son de l’accordéon de Matthieu Michard. Le tout dans un décor confiné, une cave aux murs de pierre brute, éclairés de rouge, comme un cabaret, un cirque, un bordel, une loge de prostituée, sombres comme une tombe, aveuglants comme l’intérieur d’une église un jour de baptême. L’espace, simple, dépouillé, reflète ainsi au centuple les contradictions de ce personnage incroyable, qui nous fait rire et nous fait pleurer et qu’on quitte à regret tant elle nous a fait du bien avec son bon sens et ses valeurs chevillées au corps et au cœur.

Et plus si affinités

https://www.essaion-theatre.com/spectacle/687_louise-weber-dite-la-goulue.html

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