Loredreamsong – Latifa Laâbissi : « Certaines femmes arabes ont une odeur bizarre… »

Louise Dutertre pour Umoove

Le jeudi 8 avril – Théâtre de la Cité Internationale (Paris)

 

A la croisée des disciplines, danse, performance, conférence, installation…, Latifa Laâbissi propose avec Loredreamsong, pièce écrite en 2010, de s’interroger sur un certain nombre de clichés, de préjugés mais aussi sur notre capacité si ce n’est à s’y soustraire, du moins à les accepter, à les banaliser.

Accompagnée de la danseuse Sophiatou Kossoko, elle fonce dans le tas. Danse des mots et mots denses s’enchaînent. Lorsque ces deux femmes prennent la parole, ce n’est pas pour minauder, balbutier, murmurer. Elles exposent préjugés et blagues racistes avec véhémence, sarcasme et jouissance. Et c’est dans cette jouissance qu’elles nous donnent l’occasion de nous positionner. A nous de la prendre ou pas. Chacun est sans nul doute interpellé. C’est dans cet extrême regard, voire regard extrême, porté sur l’autre par l’autre qu’elles nous invitent à questionner ces constructions, ces projections que nous faisons sur cet autre, sans jamais s’intéresser à qui il est réellement.

Après un grand nombre de blagues racistes où juifs, noirs et arabes en prennent pour leur grade, elles énoncent un inventaire d’idées préconçues, de stéréotypes, frôlant parfois des faits culturels réels mais qui loin d’être des vérités restent des constructions, sur ce qu’aiment certaines femmes noires et certaines femmes arabes. Du noir, qui le caractérisait lors de la séquence précédente, le rire change de couleur, et devient jaune. Rire d’autant plus prégnant que les deux femmes sont vêtues d’une combinaison en lycra noir, de perruques d’un autre siècle, noires elles-aussi, et que la peau de leurs fesses comme celle de leur visage, est enduite de cirage. L’identité de ces femmes se joue de la question des couleurs, s’imprègne du monde qui les entoure et du regard qu’on leur porte.

Au début du spectacle, cachées sous des voiles blancs, entre fantômes et « burqas de chair » (pour reprendre le titre de l’auteur québécoise Nelly Arcan), les deux interprètes jouent les apparitions et disparitions. Circulations des voix, des sons. Images que l’on croit saisir et qui s’enfuient. Entre réalité et illusion, l’imaginaire construit et déconstruit. Les croyances se plantent puis s’envolent. Il faut ici noter la délicieuse scénographie de Nadia Lauro, la mise en lumières de Yannick Fouassier et le son d’Olivier Renouf, qui participent pleinement à cette ambiance créée au début de la pièce et qui font des séquences suivantes de magnifiques tableaux.

Se cherchent-elles ? S’évitent-elles ? On ne sait pas vraiment. La seule certitude, c’est qu’une fois la rencontre établie – scène jubilatoire où ces deux fantômes se battent entre eux – elles ne se lâchent plus. C’est à deux qu’elles composent constructions identitaires et imaginaires. Elles se chargent, armées de leurs mots, de leurs chants, de leurs corps autant que de leurs fusils et autres mitraillettes, de redistribuer les cartes, de faire table rase d’idées toutes faites. Loredreamsong, est une déclaration de guerre artistique à la violence sous-jacente du verbe autour de l’identité étrangère. De cette difficulté d’entendre et de comprendre qu’on est toujours l’étranger de quelqu’un. Et que la méconnaissance de l’autre ne devrait pas nous soustraire à une quelconque réflexion, à une quelconque intelligence commune.

Latifa Laâbissi et Sophiatou Kossoko nous offrent, avec cette pièce, la possibilité de nous regarder en face, de s’interroger sur ce qui sait s’installer si pernicieusement sans que l’on réagisse, ou que l’on s’y résigne.

Beau programme à saisir de tout son corps.

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