L’Invité : du rire à la tristesse

Gérard … la cinquantaine désabusée, un rien speedée par un chômage de longue durée, avec la petite dépression qui va n’avec. Colette, son épouse au foyer, adorable et simplette, à l’écoute de son homme qu’elle couve avec attention même si elle est infichue de faire cuire un steak convenablement. Pas d’animaux, pas d’enfants, un circuit de train miniature qui occupe tout l’appartement, un goût prononcé pour, les poissons chats rouges, Matisse et la variété française …

Jusque là, tout va bien. Sauf que, concours de circonstances et manque de bol :

  • Il y a une fuite au plafond qui amène le voisin Alexandre, coach en communication de son état, sur le tapis des Morel pour réparer les dégâts.

  • Gérard vient de réussir son nouvel entretien d’embauche … ou presque. Le DRH de sa nouvelle boite s’est invité à dîner. Pour jauger son éventuel nouvel employé sur pièce et dans l’intimité.

Immédiatement Alexandre flaire le piège … et prend en main le coaching sauvage des Morel pour les aider à triompher de cette funeste épreuve. Et là, c’est bien évidemment la merde, car rien ne va se passer comme prévu. Normal, nous sommes dans du théâtre de boulevard, forcément ça doit dérailler pour faire rire.

Sauf que le rire, éclatant, on s’en doute, va aussi se teinter de jaune, en de multiples occasions. En écrivant L’Invité, David Pharao met en évidence la dureté hypocrite des pratiques de recrutement, la barbarie du monde du travail. Morel n’a pas retenu l’attention de son nouvel employeur par hasard ; Alexandre le communicant ne se mêle pas de cette histoire pour rien. Il ont beau n’avoir qu’une petite cinquantaine, ils sont sur la touche, des seniors qui encombrent, qui se sont fait bouffer par le système, qui sont à sa merci.

Car en bossant, ils ont pris des habitudes, adopté un certain train de vie. Plus de taff, plus de fric, plus de petits plaisirs. Le manque est là, qui les rend dociles, malléables, prêts à tout accepter pour retrouver un semblant de prestance. Un semblant … en cinq ans de repli, l’entreprise a changé, et ça aussi, Pharao le montre bien. Fini les cadres éduqués, cultivés, racés … place au petit chef beauf et veule : le profil idéal pour des dirigeants qui pratiquent le dégraissage en règle, ont besoin de managers capables de toutes les bassesses, surtout à l’heure de la globalisation triomphante.

David Pharao écrit cette histoire au début des années 2000. Deux décennies plus tard, elle n’a pas une ride, prend même une nouvelle dimension à l’heure où notre système de protection sociale est piétiné, où l’univers du travail et de l’entreprise se durcit considérablement, où il n’est plus possible de se protéger, où nos retraites fondent comme neige au soleil. Un instant, en regardant Patrick Chesnais, Evelyne Buyle, Laurent Gamelon et Grégoire Bonnet incarner ces loosers merveilleux, nous distinguons ce qui nous attend tous : la précarisation de nos existences, l’abêtissement organisé, l’écrasement des individus.

Le personnage du recruteur, rusé à souhait est particulièrement parlant, voire inquiétant. Celui d’Alexandre en total décalage, hors course, alors qu’il est le plus compétent, le plus cultivé, le plus distingué. Celui qui sait. C’est probablement pour ça qu’on l’a éjecté du système. Là aussi, c’est une certaine conception du monde du travail qui transparaît, où l’on préfère les médiocres, les obéissants, les lâches … Finalement, si la pièce de Pharao fait rire, boostée par la mise en scène énergique de Jean-Luc Moreau, le message qu’elle véhicule est d’une incommensurable tristesse.

Et plus si affinités

https://www.canalplus.com/divertissement/l-invite/h/6672219_50016

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