L’État islamique de Mossoul : quand Hélène Sallon dissèque les rouages d’une entreprise totalitaire …

Mon titre n’a aucun mérite : j’ai intégré celui de cette brillante et effroyable analyse, car il dit clairement les choses. Trois ans durant, les habitants de Mossoul ont subi une occupation absolument abominable, qui a pris la tournure d’un régime dictatorial, où la moindre opposition était écrasée. Journaliste au Monde, spécialiste de la rubrique Moyen Orient, Hélène Sallon a couvert la bataille qui a libéré la ville, en profitant pour accumuler les témoignages, reconstituer ce que fut cet enfer au quotidien, comprendre comment on a pu engendrer cette catastrophe et ce terrible gâchis.

Cataclysme et noyautage

Car la deuxième cité d’Irak, multiculturelle, berceau d’un patrimoine millénaire, plaque tournante de l’économie et de la connaissance, lieu d’enseignement et de mémoire, ne se remettra jamais du cataclysme Daesh. Dynamitages, bombardements, les monuments, les quartiers historiques ont été laminés, de même les musées, les œuvres d’art, les lieux de culte ancestraux. L’université ? Ravagée par la doctrine extrême imposée par ces fous de Dieu, au delà du grotesque (dixit les étudiantes en médecine obligées de prendre leurs cours intégralement voilées et avec des gants). Les hôpitaux ? Une éradication en règle, tandis que les soins étaient monopolisés par les combattants et leurs familles, quitte à menacer le corps médical, laissant les mossouliotes dans une misère sanitaire noire.

Méthodiquement, Hélène Sallon aborde les différentes facettes d’un noyautage en règle, depuis l’économie jusque l’école élémentaire en passant par la mise en place de la police religieuse, la refonte de l’ordre social, le pillage des richesses, le dressage des soldats depuis le berceau, le statut des femmes, les interdits vestimentaires et comportementaux … Clairement, Mossoul a servi de laboratoire à la mise en place de l’infrastructure du califat, démontrant par là-même son aberration. De page en page, c’est Ubu Roi à la sauce islamique qu’on découvre, et cela ferait rire à se tordre si la mort n’y était pas une banalité quotidienne, entre tortures, exécutions, meurtres, viols …

La peur au quotidien

Certes les média nous ont abreuvés de ces images, de ces analyses ; mais parcourir le témoignage de ceux qui ont subi cette démence au quotidien ouvre une dimension nouvelle, celle de la peur vécue de l’intérieur, ressentie au jour le jour. La catastrophe aurait-elle pu être évitée, dans ce pays livrée à la corruption, longuement ensanglanté par les exactions de Sadam Hussein et l’occupation américaine, et dont la structure tribale ne pouvait que bénéficier à l’instauration du califat ? Visiblement, l’invasion était préparée de longue date, les noms des agents du régime et des opposants à neutraliser connus en amont, idem pour l’activité, les richesses de chacun, la confession religieuse.

Bénéficiant des renseignements fournis par leurs sympathisants autant que du démantèlement de l’armée irakienne, l’IA est arrivée en pays de connaissance, pratiquant un nettoyage musclé et foudroyant, installant ses propres agents, son administration et ses règles en moins d’un mois, à grand renforts de défilés et de démonstrations de force. Avec ruse d’abord pour séduire une population épuisée par la corruption et l’inefficacité du régime précédent : les services publics furent restaurés, dixit le ramassage des ordures ou le versement des salaires et des aides. Puis doucement mais sûrement apparurent les restrictions, les interdits, les mesures discriminatoires, les réquisitions … vinrent ensuite les arrestations, les exécutions.

Les vengeances futures

La suite, on la connaît. Ce qu’on sait moins, c’est qu’une partie des mossouliotes, ultra religieux, issus des campagnes pour un grand nombre, a soutenu cette politique, l’encourageant par la délation, prenant par aux massacres. L’œil de Mossoul, observateur anonyme de cette déchéance a témoigné trois ans durant de ce climat via son site web. Comme nombre de ses concitoyens, il sait que l’avenir va être tissé de vendettas sanglantes : à la faveur de la nuit, dans le chaos institutionnel qui règne, les survivants des familles martyrisées régleront leur compte à ceux qui les ont dénoncés, leur ont volé leurs biens, les ont envoyés à la mort, ont tué leurs proches, des voisins, des amis parfois. Quant à ceux qui ont fui, quid de leur devenir ?

L’étude de Sallon évoque ces familles de terroristes étrangers exfiltrés dans les derniers combats, se mêlant aux réfugiés pour rejoindre leur patrie d’origine, et pas toujours avec l’attitude de repentis. Parmi eux, les lionceaux du Califat, embrigadés dès l’enfance, véritables bombes à retardement, chargés de haine mais totalement indétectables, puisque partis très jeunes ou nés là-bas, donc aucunement référencés par les autorités des pays d’origine de leurs parents. Un casse-tête de plus à gérer, inscrit volontairement dans la politique destructrice de l’IA. Que dire de plus ? Cet ouvrage précieux et haletant, écrit d’une plume énergique, confronte les points de vue, cerne une sidération, démonte les rouages d’un règne de terreur, d’une stratégie particulièrement perverse de contrôle visant à éradiquer toute forme de résistance. On frémit à chaque page, car on comprend mieux la logique à l’œuvre dans cette folie, et son imparable efficacité.

La question se pose alors : pourra-t-on jamais effacer cet épisode ? Annuler cette frénésie ? Restaurer l’unité de ce terreau social ? Parmi les mossouliotes, certains s’enorgueillissent ouvertement d’avoir servi une cause, d’avoir envoyé leurs enfants au martyre, d’avoir porté ce qu’ils considèrent comme un idéal. Voici qui ajoute un clivage supplémentaire dans une zone déjà déchirée par l’affrontement entre sunnites et chiites, et qui questionne l’évolution future d’un fanatisme qu’on va visiblement avoir toutes les difficultés à éradiquer.

Et plus si affinités

http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-L___tat_islamique_de_Mossoul-9782707198716.html

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