Leaving Neverland : entre true crime et émotions exacerbées, le doute, persitant …

Le challenge du jour : chroniquer le documentaire Leaving Neverland dans le calme et le sang froid, sans déclencher l’ire vengeresse des uns et des autres. En l’état, je me dis que j’aurais mieux fait de fermer ma gueule avant de proposer ce sujet à la rédac chef qui s’est empressée de le valider, bien évidemment. Parce qu’il faut l’avouer, on ressort de ce visionnage avec un profond sentiment de malaise, qui ajoute à l’opacité frappant cette affaire navrante en multipliant les questionnements, sans jamais apporter les réponses qu’on attend tous, et que jamais nous n’aurons.

Perverse manipulation

Bon commençons par pitcher le sujet du documentaire réalisé par le britannique Dan Reed, au cas où certains auraient zappé la chose pourtant diffusée par une couverture presse impressionnante : bientôt quadra, adultes donc, mariés, pères de famille, professionnels reconnus dans leur domaine, Wade Robson et James Safechuck témoignent devant la caméra des sévices sexuels subis lorsque, enfants, ils fréquentaient … Michael Jackson. Rien que ça. La star les avait alors pris sous son aile, les accueillant avec leurs familles dans ses différentes propriétés, voyageant avec eux, leur mettant le pied à l’étrier pour leurs carrières artistiques.

Une promiscuité surprenante et visiblement trompeuse. Avec force détails, chacun raconte comment le système d’abus s’est mis en place, doucement, progressivement, comment la relation s’est installée, comment elle s’est étiolée quand ces garçons ont passé le seuil de l’adolescence, sans jamais se stopper complètement. Outre la crudité dans la manière de relater les relations sexuelles proprement dites, c’est carrément une logique profondément perverse de manipulation mentale des victimes et de leurs proches qui apparaît, tandis que les narrations se recoupent de manière saisissante, notamment sur le modus operandi des agressions, la manière d’isoler la victime, de faire pression sur elle.

Autopsie d’un modus operandi

Et c’est là la grande force de ce documentaire ultra controversé que de déployer par le menu la manière d’agir d’un pédophile, le choix des victimes en fonction de l’environnement familial, sa stratégie de séduction, la lente montée à l’acte, la façon dont les liens se distendent insidieusement tandis que l’enfant grandit pour être ensuite mis de côté car devenu adulte. Reste un sentiment profond d’abandon, une détresse palpable, une culpabilité dévastatrice, qui s’est ancrée avec le temps, dans le silence et le secret, dont ces deux hommes font état de manière saisissante.

Or cet aspect est rarement évoqué quand on aborde le sujet. Tous sont focalisés sur la monstruosité de l’acte mais personne n’imagine la souffrance psychologique engendrée, ni les dégâts qu’elle entraîne sur le long terme. On s’étonne que les enfants abusés gardent le silence, souvent longtemps après les faits, au besoin protègent leur bourreau ? Ici on saisit mieux les mécanismes en jeu notamment d’un point de vue affectif, psychologique. Michael Jackson fascinait, en sélectionnant un enfant parmi d’autres, il installait une relation élitiste qui autorisait toutes les dérives.

Manque de preuves

Problème : il n’a jamais été déclaré coupable. La première accusation datant de 1993 a débouché sur une entente à l’amiable avec un énorme chèque à la clé, le procès de 2005 l’a lavé de tout soupçon. Techniquement, Michael Jackson est innocent. Malgré les documents accumulés au fil du temps, les rumeurs constantes, les témoignages qui ressortent année après année, il est innocent. Et la production de pareils films ne peut qu’alimenter le doute pour plusieurs raisons : l’approche de Dan Reed évacue purement et simplement le factuel, la rigueur scientifique, la confrontation avec les preuves.

Des preuves que les deux témoins n’apportent pas, du moins pas dans ce récit fondé uniquement sur l’expérience personnelle, assortie d’une charge émotionnelle énorme … qui court-circuite considérablement le rationnel. Outre l’injection récurrente de musiques de fond évoluant entre merveilleux et larmoyant, le montage joue sur l’alternance entre gros plan sur les témoins et récurrence de leurs photos d’enfants, comme pour souligner l’innocence corrompue, la trahison de la pureté. Bref le documentaire, particulièrement pertinent quand il s’agit de saisir la détresse des deux victimes, peut très vite glisser dans le côté sirupeux d’une guimauve de bons sentiments totalement néfastes à la quête de la vérité.

Sujet ultra-touchy

Car on parle quand même ici d’un individu qui aurait profité de sa notoriété, de son statut, de son argent pour corrompre des mineurs incapables de se défendre, et cela sur le long terme, sans que personne trouve à y redire. Un sujet donc ultra touchy, touchissime, et qui mérite un traitement extrêmement rigoureux, ne serait que pour avaliser les dires des victimes qui le méritent, et ne pas salir inutilement la mémoire d’un mort. Doit-on rappeler que la diffusion de Leaving Neverland a eu l’effet d’une bombe, que moult artistes ont banni Michael Jackson de leur répertoire, que Louis Vuitton a évacué les produits de sa prochaine collection qui rendait hommage au chanteur dont on va célébrer la disparition il y a dix ans ?

Quant aux ayant-droit comme aux fans, ils montent de nouveau au créneau et avec la plus grande violence pour défendre les mânes de la star, quitte à insulter de manière effrayante les deux prétendues victimes et leurs familles. Bref la quiétude n’est plus de mise, les bazookas sont sortis, et ça se frite copieusement dans un climat passionnel des plus néfaste. En reprenant précisément la longue chronologie judiciaire de cette saga, Reed aurait-il pu éviter le scandale ? Pas dit mais au moins il aurait étayé son propos, échappé au tout affectif, et produit une analyse fiable, sérieuse et neutre. Or ici on a urgemment besoin de recul et de neutralité pour mettre à jour la vérité. L’hyper émotivité ne rendra pour sûr service ni aux victimes, ni à Michael Jackson.

Un questionnement nécessaire

En évacuant les précédents et Dieu sait s’il y en a, la longue liste de récits, de preuves accumulées sur le long terme et par delà la mort du chanteur, Reed entrave le processus de questionnement nécessaire à pareille enquête. Sur le rôle des parents dont on perçoit rapidement qu’ils sont fascinés par l’intérêt que leur porte cet artiste international, qui très vite rêvent de réussite pour leur progéniture et eux-mêmes, profitent soudain d’une vie de pacha avec cadeaux et voyages à la clé, puis tout doucement en viennent à accepter que leur gosse dorme seul avec cet adulte dont ils savent peu de choses au fond, ne tiquent même plus quand on les éloigne de la chambre du chanteur.

« On » justement. Quid de l’entourage familial et professionnel de Jackson ? Ce garçon était cerné de managers, de producteurs, de musiciens, de domestiques, de chauffeurs qui intervenaient 24h/24 pour faciliter son existence dédiée à la musique. Comment auraient-ils pu ignorer cette tragédie, malgré les filtres institués par Jackson ? Dernier point qui n’est pas assez analysé : l’argent. Il est omniprésent, dans le discours de chaque personne interviewée, dans les procès, dans les tractations … le documentaire sort à un moment clé, alors qu’on va célébrer les dix ans de la disparition de la star, et que les deux témoins enclenchent de nouvelles plaintes, veulent un procès avec dommages et intérêts juteux à la clé. Quant aux héritiers, ils craignent bien évidemment de voir le pactole post-mortem de l’idole fondre comme neige au soleil s’il est reconnu coupable.

Que conclure ? Tant qu’à jouer les prolongations, Leaving Neverland aurait gagné à multiplier les témoins, être précis sur les preuves accumulées, bref opérer une synthèse exhaustive et salutaire pour faire le point sur cette affaire que tous montent en épingle à des fins personnelles sans jamais s’inquiéter de la souffrance vécue. Autre point important, rien n’est évoqué de ce qui aurait pu amener Jackson à sombrer dans pareille dérive. Pas d’expertise psychiatrique, pas d’anecdotes, rien. Le vide. Bref le film ne trouve pas ses marques, coincé entre témoignage ultra émotionnel et voyeurisme du « true crimes ». Fait-il avancer les choses ? On se le demande et ce doute participe aussi grandement du malaise ressenti en regardant ces images d’une profondes tristesse.

Et plus si affinités

https://www.6play.fr/michael-jackson-leaving-neverland-p_13331

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