Le Temps du ghetto : dur labeur que le juste souvenir

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Ce visage blafard, au regard perçant et accusateur, n’est ni celui d’un extraterrestre, ni d’une créature étrange ou d’un monstre échappé des X-Files. C’est celui d’une des enfants juifs de Varsovie, un de ces enfants qui par centaines moururent de faim, abandonnés de tous, dans l’horreur du ghetto verrouillé par les nazis. Ce regard à lui seul symbolise toute l’atrocité du génocide tel qu’on l’appliqua dans les rues de la capitale polonaise avant d’en faire démonstration dans l’Europe à genoux.

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Réalisé en 1961 par le cinéaste Frédéric Rossif, Le Temps du ghetto retrace la mise en place du quartier juif par les autorités d’occupation allemande, puis la lente éradication de sa population par la faim, la maladie et les armes, avant la déportation finale et les bombardements qui rasèrent la zone et l’effacèrent de la surface de la terre. Le film commence par des ruines, un paysage de cendres désertique dont plus rien ne subsiste des constructions, des rues, de la vie initiale. Il se termine sur ces mêmes ruines. Entre les deux, le compte rendu méthodique d’une extermination abominable.

Les images parlent d’elles-même, et l’on frémit quand on réalise qu’elles furent prises, tournées, collectées par les bourreaux, soldats en mal de tourisme, réalisateurs et photographes assermentés par Goebbels pour alimenter la propagande antisémite du régime. Niant l’humanité de leurs victimes réduites au néant. Victimes qui néanmoins survivent, comme elles peuvent. Dans les cabarets qui tournent à plein, dans l’ardeur d’apprendre, de lire. Dans le désir de se battre, et tant qu’à mourir, de le faire les armes à la main, plutôt qu’en rampant sur le trottoir comme des chiens.

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Leçon d’humanité, leçon de dignité, leçon de résistance. Jusque dans les témoignages des rares survivants, qui racontent d’une voix monocorde des souvenirs de cette non vie. La mort des proches, la peur angoissante et perpétuelle. La quête du pain quotidien. Leurs visages sculptés par la lumière et les ombres du noir et blanc, prennent des allures de masques tragiques. Volontairement Rossif, dans le choix de la musique, la diction des commentateurs, le claquement des voix sur certaines syllabes, l’ironie mordante de certains propos, s’éloigne de l’objectivité dictée par le travail documentaire pour introduire une dimension critique et philosophique.

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Nous sommes au débit des année 60, l’après guerre règle ses comptes en prenant conscience du degré de monstruosité atteint. L’existentialisme, le Théâtre de l’Absurde sont nés de cette découverte traumatisante de l’infamie. Tandis qu’Hannah Arendt, observant Eichmann dans le box des accusés, forge sa théorie de la banalité du mal, Rossif reconstruit l’impensable vérité comme une enquête policière, une tragédie grecque. Et il nous l’assène avec la puissance d’un coup de poing. C’est que l’homme a la mémoire courte. Il n’aime pas à se souvenir des atrocités dont il fut le témoin. Il oublie vite ce qu’il n’a pas subi.

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Frédéric Rossif s’emploie à animer cette mémoire, sans ménagement, et c’est une bonne chose de ne rien nous épargner, nous qui n’avons pas vécu cet enfer. Aujourd’hui les témoins, les rescapés doucement s’éteignent. Ils ne peuvent plus parler. Restent les vestiges des camps, des noms inscrits dans des registres, sur des murs du souvenir. Et ces images d’une violence inouïe. Qui rappellent et mettent en garde. Car de cette monstruosité analysée point par point, nul n’est à l’abri. On est toujours le noir, le mécréant, le pédé ou le juif de quelqu’un, et en l’état, le martyre du ghetto reflète tous les génocides du monde.

 

Et plus si affinités

http://www.editionsmontparnasse.fr/p1040/Le-Temps-du-ghetto-DVD

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