Le Roi Lear : Olivier Py et « la loi du désastre »

Ce 8 juillet 2015, France 2 diffusait depuis le Festival d’Avignon Le Roi Lear dans la mise en scène d’Olivier Py. Passons sur les critiques pour le moins négatives rebondissant de média en média et sur l’audience pour le moins catastrophique de la retransmission, et concentrons-nous sur le spectacle que nous avons vu, tranquillement depuis le web, une fois la fureur passée.

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Que dire, ma foi ? Le Roi Lear est une pièce complexe, pour ne pas dire abrupte, que Shakespeare a parsemée comme à loisirs de zones d’ombre. Jouée en 1606, le Barde y reprend le thème de la folie déjà largement abordé dans Hamlet écrit trois ans plus tôt. Sauf qu’avec Lear, ce n’est plus un prince qui sombre dans une démence plus ou moins feinte, mais un souverain vieillissant qui bascule dans la déraison au point d’y perdre son trône, son royaume, sa famille et sa vie. Un sujet fascinant qui ne cesse de susciter les curiosités comme en témoignent les versions de Schiaretti ou de Wu Hsing-Kuo chroniquées les mois derniers. Et pour cause.

LE ROI LEAR -

Absurde semble le terme le plus adéquat : il vient à l’esprit dés que ce puissant respecté et valeureux déboule dans sa salle du conseil pour annoncer à la surprise générale qu’il compte partager son pays en trois zones et les distribuer à ses filles … à hauteur de leur amour. Faut-il manquer de sens commun pour commettre pareille bévue, surtout après des années de règne justes et louables ? Absurde, dénué de raison, une lubie, sans aucune signification … absurde : c’est dans cette voie que s’oriente l’exploration d’Olivier Py qui s’est pris de passion pour l’intrigue au point d’en traduire le texte, apportant ses propres ajustements, et une vision pour le moins névrotique de ce long cheminement vers la destruction. Que retenir de ces 2h35 de spectacle ? Qu’elles sont éprouvantes pour les acteurs comme pour les spectateurs, et qu’un public néophyte risque de s’y perdre, cela est certain.

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Une épreuve pour les acteurs donc car le jeu est physique, désordonné, sportif même avec des allées et venues constantes sur le long plateau de la cour du Palais des Papes, l’obligation de gravir les marches des murailles praticables, et ce constant affrontement des corps qui amènent certains interprètes à en gifler d’autres sans retenue. Une épreuve pour l’audience car volontairement Py brise les codes, joue avec les nerfs, superpose les différentes actions dans un effet de simultanéité qui souligne le destin en marche, n’hésitant pas à recourir aux réseaux sociaux pour faire communiquer les personnages en direct. Un court circuit dans le destin ? Mais au fait qui est responsable de cette lamentable tragédie, de cette « loi du désastre » ? Lear ? La maladie mentale ? Dieu ? Le diable ? Les courtisans ? Cette fratrie de gamines avides ? Cordelia qui s’enferme dans le mutisme de son propre fait ? « Ton silence est une arme de guerre » décrète Lear devant cette cadette adorée qui tait son amour car elle refuse de mêler affection et pouvoir.

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Ballerine immaculée, angélique victime, Cordelia est ici le seul personnage pur et comme un fait exprès elle ne parle pas quand les autres vont se déchaîner en imprécations d’une brutalité confinant à la frénésie. « Ton silence est une arme de guerre » : ton silence … ou ma surdité ? Car Lear est non seulement sourd mais aussi aveugle, et cet autisme va plonger son pays dans le néant, le « rien », incarné sur scène par ce trou creusé au centre d’une arène de boue, et qui avale les corps des victimes comme une bonde d’évier la crasse qui s’y accumule. Match de catch, duel, exécution, torture, … comme la spirale griffonnée énorme sur les palissades du pouvoir, l’action se déroule telle une tornade infernale qui engloutit tout, cette tempête ravageuse, écho des typhons qui dévastent l’âme du vieillard courroucé.

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Théâtre de l’absurde, théâtre de l’excès, théâtre de la mort : on évoque Beckett, Ionesco, Kantor dont Shakespeare soudain s’avère l’aïeul et la source. Et les acteurs d’abonder dans ce sens, jusqu’à la souillure de la boue, jusqu’à la nudité totale, jusqu’à l’obscénité … Le Roi se meurt, … mais il rugit avant, entraînant son monde dans le naufrage de son esprit, révélant la démence meurtrière de l’humanité. Comment ne pas penser à la transformation de Rhinocéros quand on voit les filles de Lear prendre des visages de chiennes, érinyes dévoreuses écartant leurs cuisses infécondes ? Comment ne pas penser à Fin de partie en regardant le fou courir sans fin dans son tutu blanc ? Une fin du monde, un asile, une frénésie contagieuse, voici ce que Py dépeint sous nos yeux, sans nous faire grâce d’un seul instant de répit.

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Et c’est tant mieux : en ces temps où notre réalité tourne folle, où les valeurs se désagrègent, où la société se corrompt, le théâtre ne doit plus être distraction mais dislocation implacable, provocation constante, un reflet sans concession de cette loi du désastre propre à l’Homme, et qui peut l’attirer si bas en détruisant tout sur son passage.

Et plus si affinités

http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2015/le-roi-lear

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